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BULLETIN DES MUSÉES ROYAUX
établir une chronologie qui offre à peu près toutes
les garanties de certitude.
Pour les périodes historiques, c’est par milliers
que les documents apparaissent, grâce aux coutu-
mes funéraires des Égyptiens qui ont fait, en quel-
que sorte, de leurs tombeaux, de véritables réser-
ves archéologiques, permettant aux savants d’au-
jourd’hui une résurrection de la civilisation de
l’antique Égypte jusque dans les détails les plus
infimes.
Les monuments que le temps a respectés sont
encore debout avec leurs murailles couvertes
d’inscriptions, si nombreuses et si importantes que
Renan disait, il y a plusieurs années déjà : « La
grande ère des XVIIIe, XIXe et XXe dynasties, des
Amosis, des Aménophis, des Touthmès, des Sethi,
des Ramsès, nous a laissé une masse énorme d’ins-
criptions et nous la connaîtrions avec autant de
certitude que l’état de l’empire romain au IIIe siè-
cle de notre ère, si le nombre des savants qui
copient et traduisent les textes était plus considé-
rable. »
Nous assistons en ces dernières années à une
seconde renaissance des études classiques, grâce
aux trésors de papyrus grecs que les sables de
l’Égypte ont conservés. Des villes du Fayoum ren-
dent sous la pioche des fouilleurs de telles quanti-
tés de documents que, certains jours, on est obligé
d’interrompre les recherches, faute de caisses pour
renfermer les papyrus. Les savants mêmes qui ont
consacré leur vie à l’étude de ces papyrus grecs se
déclarent effrayés de cet amoncellement de docu-
ments, sur lesquels ils ne peuvent jeter qu’un
regard furtif. « Anglais, cessez de fouiller, s’écriait
l’un d’eux, au début d’un savant article, ou bien je
cesse d’écrire. »
L’étude des époques byzantine et arabe a éga-
lement tout à espérer de l'Égypte, et des décou-
vertes de papyrus, de céramiques et d’étoffes ont
donné lieu à des publications dont les résultats
bouleversent entièrement les idées reçues précé-
demment. Il suffira de citer les recherches de
Strzygowsky sur l’art post-romain, celles de Rou-
quet sur la céramique arabe d’Egypte et les mul-
tiples travaux de Gerspach, Forrer, Bock, etc., sur
les étoffes et broderies longtemps appelées coptes
— dénomination reconnue aujourd’hui comme
complètement erronée.
Ces résultats, en eux-mêmes, seraient importants
déjà : reconstituer dans toute sa précision l’histoire
du développement d’une grande civilisation, assis-
ter à ses débuts, admirer les plus belles époques
de l’ère de sa plus grande prospérité, être témoin
de sa décadence, essayer de faire profiter les diffé-
rentes branches de la science humaine des résultats
de ces études serait œuvre éminemment enviable.
Mais il importe de ne jamais perdre de vue le beau
principe de cet auteur qui disait : « Celui-là
seul est historien qui envisage toujours la partie de
l’humanité dont il fait l’histoire, dans ses rapports
avec le monde tout entier ».
Que nous a donné l’Égypte à ce point de vue ?
Énormément, eu égard à la date encore récente
des débuts de l’égyptologie; peu de chose vrai-
ment en comparaison de ce que l’on est en droit
d’espérer.
Rappelons .ee que l’histoire de l’alphabet, notam-
ment, doit à l’égyptologie, et, pour ne pas allonger
outre mesure ces quelques remarques, contentons-
nous de citer l’opinion d’un des maîtres les plus
autorisés sur un des problèmes à l’ordre du jour :
les origines de la civilisation et de l’art grecs. Dans
un article de la Revue de Paris, M. Pottier, le sa-
vant conservateur du Louvre, revenant de Crète où
il avait pu étudier les merveilles récemment exhu-
mées par M. Evans, écrivait :
« Si l’on n’ouvre pas la porte toute grande aux
enseignements de l’Orient, le problème mycénien
me semble voué à une perpétuelle obscurité, car,
quoi qu’on fasse, si puissant qu’on suppose le génie
des peuples préhelléniques, on ne fera jamais sortir
logiquement du système ornemental ni de la plas-
tique européenne des chefs-d’œuvre comme les
vases de Vaphio ou les fresques de Cnossos. L’hia-
tus est énorme; il faut quelque chose pour le com-
bler. Tous les éléments historiques, géographiques,
artistiques s’accordent pour montrer comment la
suture s’est faite. Elle se fera, de la même manière,
après le moyen âge dorien. La sculpture grecque
eût peut-être été incapable de sortir des ténèbres
où elle restait plongée depuis trois siècles, si, au
temps de Psammétique et deSennachérib, l’Égyp-
te et l’Asie, pour la seconde fois, n’étaient venues
donner le branle aux idées et stimuler le génie
européen ».
Est-il besoin d’insister ? Peut-on contester
encore aujourd'hui l’utilité et la nécessité des col-
lections égyptologiques ? L’exemple des grands
musées d’Europe et d’Amérique s’imposant les
plus lourds sacrifices ne démontre-t-il pas combien,
de jour en jour, on a reconnu la valeur éducative
de ces documents ? Les collections s’accroissent de
toutes parts, et cela est compréhensible. Comme
on l’a vu tout à l’heure, les fouilles sont si fécon-
des que le gouvernement égyptien se montre
extrêmement libéral et laisse facilement sortir de
l'Égypte la plus grande partie des objets décou-
verts.
Le seul musée du Caire comprend plus de cent
salles ouvertes au public et le catalogue sommaire
de cette gigantesque collection, auquel travaille
une commission internationale de savants, com-
BULLETIN DES MUSÉES ROYAUX
établir une chronologie qui offre à peu près toutes
les garanties de certitude.
Pour les périodes historiques, c’est par milliers
que les documents apparaissent, grâce aux coutu-
mes funéraires des Égyptiens qui ont fait, en quel-
que sorte, de leurs tombeaux, de véritables réser-
ves archéologiques, permettant aux savants d’au-
jourd’hui une résurrection de la civilisation de
l’antique Égypte jusque dans les détails les plus
infimes.
Les monuments que le temps a respectés sont
encore debout avec leurs murailles couvertes
d’inscriptions, si nombreuses et si importantes que
Renan disait, il y a plusieurs années déjà : « La
grande ère des XVIIIe, XIXe et XXe dynasties, des
Amosis, des Aménophis, des Touthmès, des Sethi,
des Ramsès, nous a laissé une masse énorme d’ins-
criptions et nous la connaîtrions avec autant de
certitude que l’état de l’empire romain au IIIe siè-
cle de notre ère, si le nombre des savants qui
copient et traduisent les textes était plus considé-
rable. »
Nous assistons en ces dernières années à une
seconde renaissance des études classiques, grâce
aux trésors de papyrus grecs que les sables de
l’Égypte ont conservés. Des villes du Fayoum ren-
dent sous la pioche des fouilleurs de telles quanti-
tés de documents que, certains jours, on est obligé
d’interrompre les recherches, faute de caisses pour
renfermer les papyrus. Les savants mêmes qui ont
consacré leur vie à l’étude de ces papyrus grecs se
déclarent effrayés de cet amoncellement de docu-
ments, sur lesquels ils ne peuvent jeter qu’un
regard furtif. « Anglais, cessez de fouiller, s’écriait
l’un d’eux, au début d’un savant article, ou bien je
cesse d’écrire. »
L’étude des époques byzantine et arabe a éga-
lement tout à espérer de l'Égypte, et des décou-
vertes de papyrus, de céramiques et d’étoffes ont
donné lieu à des publications dont les résultats
bouleversent entièrement les idées reçues précé-
demment. Il suffira de citer les recherches de
Strzygowsky sur l’art post-romain, celles de Rou-
quet sur la céramique arabe d’Egypte et les mul-
tiples travaux de Gerspach, Forrer, Bock, etc., sur
les étoffes et broderies longtemps appelées coptes
— dénomination reconnue aujourd’hui comme
complètement erronée.
Ces résultats, en eux-mêmes, seraient importants
déjà : reconstituer dans toute sa précision l’histoire
du développement d’une grande civilisation, assis-
ter à ses débuts, admirer les plus belles époques
de l’ère de sa plus grande prospérité, être témoin
de sa décadence, essayer de faire profiter les diffé-
rentes branches de la science humaine des résultats
de ces études serait œuvre éminemment enviable.
Mais il importe de ne jamais perdre de vue le beau
principe de cet auteur qui disait : « Celui-là
seul est historien qui envisage toujours la partie de
l’humanité dont il fait l’histoire, dans ses rapports
avec le monde tout entier ».
Que nous a donné l’Égypte à ce point de vue ?
Énormément, eu égard à la date encore récente
des débuts de l’égyptologie; peu de chose vrai-
ment en comparaison de ce que l’on est en droit
d’espérer.
Rappelons .ee que l’histoire de l’alphabet, notam-
ment, doit à l’égyptologie, et, pour ne pas allonger
outre mesure ces quelques remarques, contentons-
nous de citer l’opinion d’un des maîtres les plus
autorisés sur un des problèmes à l’ordre du jour :
les origines de la civilisation et de l’art grecs. Dans
un article de la Revue de Paris, M. Pottier, le sa-
vant conservateur du Louvre, revenant de Crète où
il avait pu étudier les merveilles récemment exhu-
mées par M. Evans, écrivait :
« Si l’on n’ouvre pas la porte toute grande aux
enseignements de l’Orient, le problème mycénien
me semble voué à une perpétuelle obscurité, car,
quoi qu’on fasse, si puissant qu’on suppose le génie
des peuples préhelléniques, on ne fera jamais sortir
logiquement du système ornemental ni de la plas-
tique européenne des chefs-d’œuvre comme les
vases de Vaphio ou les fresques de Cnossos. L’hia-
tus est énorme; il faut quelque chose pour le com-
bler. Tous les éléments historiques, géographiques,
artistiques s’accordent pour montrer comment la
suture s’est faite. Elle se fera, de la même manière,
après le moyen âge dorien. La sculpture grecque
eût peut-être été incapable de sortir des ténèbres
où elle restait plongée depuis trois siècles, si, au
temps de Psammétique et deSennachérib, l’Égyp-
te et l’Asie, pour la seconde fois, n’étaient venues
donner le branle aux idées et stimuler le génie
européen ».
Est-il besoin d’insister ? Peut-on contester
encore aujourd'hui l’utilité et la nécessité des col-
lections égyptologiques ? L’exemple des grands
musées d’Europe et d’Amérique s’imposant les
plus lourds sacrifices ne démontre-t-il pas combien,
de jour en jour, on a reconnu la valeur éducative
de ces documents ? Les collections s’accroissent de
toutes parts, et cela est compréhensible. Comme
on l’a vu tout à l’heure, les fouilles sont si fécon-
des que le gouvernement égyptien se montre
extrêmement libéral et laisse facilement sortir de
l'Égypte la plus grande partie des objets décou-
verts.
Le seul musée du Caire comprend plus de cent
salles ouvertes au public et le catalogue sommaire
de cette gigantesque collection, auquel travaille
une commission internationale de savants, com-


