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Musées Royaux des Arts Décoratifs et Industriels <Brüssel> [Editor]
Bulletin des Musées Royaux des Arts Décoratifs et Industriels — 1908

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No 3 (1908)
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https://doi.org/10.11588/diglit.27141#0044
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BULLETIN DES MUSÉES ROYAUX

sion d’ensemble, et, si l’on compare cette tête à nos
bustes de Smyrne, on sera frappé de la différence
de leur expression. D’un côté, deux personnages à
qui, dans leur gravité calme, leur auteur a donné
une beauté un peu froide, mais imposante. Dans
notre nouveau portrait, nul souci d’ennoblir ou
d’embellir le modèle : un réalisme presque brutal
semble se plaire à exagérer sa laideur et lui prête,
sous ses frisures élégantes, un visage émacié d'as-
cète et des yeux hagards de visionnaire. Manifeste-
ment, l’idéal dont s’inspire l’artiste s’est transfor-
mé ; nous approchons du moyen âge.

C’est là, en effet, ce qui donne à cette œuvre
une valeur éminente : elle marque la transition
entre l’art antique et l’art byzantin, entre l’esprit
païen et l’esprit chrétien. Quelle date faut-il lui
attribuer ? Le critère le. plus sûr parait être la
disposition de la coiffure. C’est, sans aucun doute,
me semble-t-il, celle qui nous est connue par les
portraits et les effigies des empereurs du IVe siècle,
et particulièrement de Constantin et de ses fils :
les cheveux, de moyenne longueur, sont ramenés
en avant sur le front et descendent dans le cou L
Les élégants en faisaient soigneusement friser les
extrémités. Les artistes capillaires qui avaient le
privilège de promener les ciseaux et le fer sur la
tête sacrée des princes étaient des personnages
fastueu-ement entretenus, que Julien l’Apostat, en
philosophe austère, renvoya du palais2.Un écrivain
ecclésiastique de cette époque, Nicétas de Rémé-
siana (env. 335-414 apr. J.-C.), dans un passage
que je ne sache pas avoir été encore utilisé, s’em-
porte contre ce luxe mondain 3 : « Que font, je vous
prie, chez les hommes ces boucles frisées à l’aide
d’aiguilles, ces cheveux couvrant par derrière la
nuque et cachant entièrement le front, si bien

1. Voyez, par exemple, le médaillon de Constance re-
produit dans Daremberget SaGlio, s.v. Coma, col. 1367,
fig. 1853, et Baumeister, Denhmâler, s.v. Constantinus,
401, fig. 444, cf. 400, fig. 443. Il est vrai que Constance
a le visage rasé (Molli capillo,rasis adsidue genis lucentibus
ad decorem. [Ammien, XXI, 16, 19]), comme tous les
empereurs, sauf Julien, depuis Constantin jusqu’au
vi° siècle, mais Constance Chlore (305-306) portait
encore la barbe et tous les habitants du monde romain
ne suivirent pas l’exemple de Constantin.

2. Ammien, XXII, 4, 9.

3. Nicétas, De Symbolo, fr. 3 : « Quid dicimus de his
qui sùperfluo carnis ornatu iactare se volunt ? . . Oro
vos, quid faciunt in viris capilli acu crispati, comae rétro
quidem cervicem cooperientes, ante autem frontem peni-
tus abscondentes, ita ut ne signo crucis locus liber relin-
quatur in fronte ?...Similiter etmulieres caput ligantes ut
scutum, ut frons tanquam vallis inter duos subsidat
colles... » (Burn, Niceta of Remesiana; Cambridge, 1905,
P- 54-)

qu’il n’y reste pas la place de faire le signe de la
croix ? » La mode dont l’exagération est ici flétrie
est certainement la même que suivait le person-
nage inconnu représenté par notre portrait : elle
est caractérisée par l’opposition entre les cheveux
lissés sur la tête et la couronne de boucles qui l’en-
toure.

Une autre particularité, que nous n’avons pas
encore signalée, nous amène aussi à assigner à ce
morceau une date relativement tardive. Au som-
met du crâne, dans la chevelure, sont gravées les
lettres :

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0EBOH0I

C’est-à-dire un sigle chrétien bien connu 4 suivi
de l’invocation 0(s)è,[3o-/jÔ(e)i « Dieu secoure moi ».

L’inscription est-elle contemporaine de la sculp-
ture ? La forme des caractères ne s’y oppose pas,
et cette opinion paraît avoir pour elle le fait que
l’épigraphe est placée à un endroit où elle devait
être invisible quand la statue était dressée : Dissi-
mulée derrière les boucles du front, elle semble
être la prière discrète d’une âme pieuse. Mais peut-
être aussi a-t-elle été ajoutée après coup, en guise
d’exorcisme, sur une œuvre des idolâtres, quand
la cité dont elle ornait un monument se convertit
au christianisme. Or, la Carie adopta assez tard la
foi nouvelle. L’aristocratie municipale paraît y être
restée en grande partie païenne jusqu’au vie siècle5
et l’œuvre de la conversion ne fut achevée que
sous Justinien 6. L’inscription prouverait alors tout
au moins que notre marbre décorait encore un lieu
public au commencement du Bas-Empire.

On sait quelles discussions passionnées a provo-
quées récemment la question des origines de l’art
byzantin. Notre morceau de marbre,qui appartient
à une époque de transition, nous fait mieux aper-
cevoir les liens qui unissent la sculpture romaine
de l’Asie-Mineure à celle du moyen âge, et c’est ce
qui lui donne une importance historique et archéo-
logique toute particulière. En exprimant ici notre
reconnaissance aux « Amis des Musées », pour ce
premier don, nous ne pouvons que souhaiter que
leur collaboration généreuse enrichisse fréquem-
ment nos collections publiques de pièces d’une
pareille valeur. P’. C.

4. Ce sigle, dont on a proposé diverses interprétations
(X(gioros), M(ixai]l), I’faflgtrji.), etc.), est fréquent surtout
en Syrie, mais on en connaît des exemples au nord du
Taurus. J’en ai réuni quelques-uns dans un article sur
les Inscriptions chrétiennes de l’Asie-Mineure. (Mélanges
École française de Rome, t. XV, p. 261, n. 4.)

5. Au moins à Aphrodisias. Cf. Zacharie le Scho-
lastique, Vie de Sévère d'Antioche, éd. Kugener, p. 14,17.

6. Diehl, Justinien, p. 551, 557.
 
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