La chronique des arts et de la curiosité — 1911

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LA CHRONIQUE DES ARTS

Séance du 27 décembre

M. le comte Durrieu signale, dans un certain
nombre de livres d'Heures qui ont été exécutés
en pays flamand sur les limites du xv° et du
xyi6 siècle, la présence des lettres Y M, qui s'y
trouvent inscrites comme le sont souvent les
initiales des propriétaires des manuscrits. Dans
ce cas il s'agit, au contraire, de « Yesus Maria »
et d'une manifestation pieuse qu'il ne faut pas
confondre avec d'autres.

Un Chef-d'œuvre inconnu de Antoine van Dyck

Dans un petit hameau de pêcheurs, Saint-Michel
de Pagano, — situé près do Rapallo, sur le beau
golfe de Tigullio, — l'on aperçoit à l'intérieur de
la petite église Saint-Michel, dans la nef trans-
versale de gauche, un grand tableau d'autel. Il
représente le Sauveur crucifié devant lequel Fran-
cesco Orero, noble Génois, est agenouillé en ado-
ration sous la protection de saint François et de
saint Bernard.

Quoique le tableau soit en mauvais état, il se
révèle au premier coup d'œil comme une œuvre du
grand élève de Rubens, et même comme l'une de
ses plus importantes peintures.

Sur le fond de sombres nuées orageuses amon-
celées, lourdes et menaçantes, se détache, de
trois quarts, cloué à la croix, le Sauveur mourant
que la lumière éclaire de côté. Sa noble tête, plon-
gée dans l'ombre et encadrée d'une barbe et de
cheveux noirs, n'est que légèrement effleurée par
la lumière. Le corps, dont la partie inférieure est
fortement contractée par la souffrance, pèse lourde-
ment, tirant sur les bras. L'étoffe qui ceint les
reins est froissée en mille plis d'un arrangement
un peu compliqué.

Devant le Crucifié, bouleversés par une douleur
profonde et le contemplant avec ferveur, se tien-
nent saint François, les bras étendus, et saint
Bernard, vêtu de blanc. En avant de ces derniers,
le donateur du tableau, François Orero, est age-
nouillé les mains croisées sur la poitrine. Sa tête
sérieuse et expressive est fièrement relevée et son
regard, fixé sur le Seigneur, contient toute son
âme.

Le tableau fut primitivement peint dans une
tonalité foncée, et, maintenant que les couleurs
locales ont perdu de leur intensité en fonçant, le
corps du Seigneur seul se détache puissamment
avec ses tons jaunâtres et bleuâtres.

La composition est d'une beauté de lignes par-
faite : tout se concentre, tous les regards conver-
gent sur la douloureuse tête du Christ. Ce ne sont
pas seulement les attitudes des personnes ado-
rantes, mais aussi le ciel, l'atmosphère, les nuages
sombres et menaçants, même la curieuse draperie
tourmentée, serpentant comme fouettée par la
tempête autour des reins du Sauveur, qui contri-
buent à renforcer le tragique de la situation.

Van Dyck, comme on sait, séjourna à Gênes
durant les années 1623-26, avec quelques interrup-
tions. Tout jeune homme encore il était déjà
artiste accompli. Il y fut reçu dans les cercles les
plus aristocratiques. Les personnalités les plus
haut placées rivalisaient à se faire portraiturer
par lui. Les portraits qu'il y exécuta figurent

parmi les meilleurs qu'il ait jamais peints. Ces
représentations exhalent une distinction parfaite,
un calme bonheur de vivre, qui n'ont pas été
égalés.

A côté de cela, l'artiste traita quelques sujets
religieux. L'un de ces tableaux se trouve au palais
Bianco, à Gênes. Il représente le Christ parmi les
Pharisiens et fut apparemment inspiré par la
célèbre toile du Titien, Le Christ au denier, qui
se trouve à Dresde. Le Christ est d'une beauté
régulière un peu fade, et malgré quelques tètes
d'Apôtres bien traitées, la composition laisse le
spectateur indifférent.

Quelle différence entre ce Christ de salon et le
Sauveur mourant de Saint-Michel! Plus que tout
autre artiste, Van Dyck est tributaire de l'émotion
que lui inspire son sujet. Rembrandt est capable
de faire d'un motif quelconque une merveille, de
prêter une âme à la physionomie la plus banale
de façon à la rendre captivante; Holbein de même.
Van Dyck, par contre, veut être empoigné par son
sujet, son âme veut être saisie quand il doit créer
quelque chose d'important. C'est à cela qu'il doit
d'avoir peint ses meilleures toiles dans sa jeunesse
lorsque sa sensibilité était le plus développée.

11 semble que l'oeuvre grandiose de Saint-Michel
ait été ignorée presque jusqu'à nos jours des
connaisseurs. Avant M. Marchesi, aucun de ceux
qui se sont occupés de recherches sur van Dyck
et ses œuvres à Gênes ou dans les environs, n'en
fait la moindre mention : ni Rooses, ni Michiels^
ni Guiffrey, ni Cust, ni Gronau, ni Soprani, ni
Suida. Le mérite d'avoir attiré avec insistance
l'attention sur ce tableau revient au professeur
G.-B. Marchesi de Milan. Il lui a consacré une
petite brochure: Une Visite à un van Dyck, qui a
paru sans indication d'éditeur et fut imprimée
chez Luigi di Giacomo Pirola à Milan en 1909.
Mais cet opuscule éveilla très peu l'attention du
public, malgré l'importance du sujet traité.

Une légende s'attache à ce tableau, que M. Mar-
chesi a recueillie de la bouche du vieux curé de
Saint-Michel :

« On dit que van Dyck, lors de son séjour à
Gênes, ayant tué un homme dans une rixe, se ré-
fugia ici auprès de la famille des Orero, qui habi-
tait la belle villa qui aujourd'hui encore s'appelle
la villa Spinola ou villa Pagana. Il y resta quelque
temps, jusqu'à ce que François Orero, personnage
fort influent à Gênes, pût faire commuer la peine
de mort prononcée contre le peintre. Celui-ci, en
reconnaissance, peignit ce tableau. »

Le prêtre montra ensuite à M. Marchesi un parche-
min conservé à la sacristie : le testament de François
Orero, daté du 17 avril 1643, où ce dernier stipule
qu'il soit construit en cette église une chapelle à
ses frais, et assigne au chapelain pour son entre-
tien une somme de 2G0 lire. « Et pour cela le
testateur a résolu de faire un ornement en marbre
à l'autel de ladite chapelle pour y placer le tableau
d'autel qui représente notre Seigneur crucifié avec
saint François et saint Bernard et une eftigie du
testateur, lequel à présent se trouve dans une
pièce de sa villa située dans l'endroit de Saint-
Michel.....; par conséquent laisse et ordonne que

si de son vivant il n'a pas remis la somme
complètement, son héritier ou ses héritiers, exécu-
tent cela le plus tôt possible, et qu'on donne pour
ledit ornement jusqu'à la somme de 1.000 lire,
et qu'on replace ledit tableau dans ladite chapelle
et contre ledit ornement quand il sera terminé
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