Cahier, Charles; Martin, Arthur
Mélanges d'archéologie, d'histoire et de littérature (Band 3,4): Nouveaux mélanges ... sur l'moyen âge. Bibliothèques — Paris, 1877

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BIBLIOTHÈQUES DU MOYEN AGE.

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savaient se procurer des livres ; mais Grecs et Romains riches pouvaient imposer cette
fastidieuse tâche à des écrivains asservis, ou la confier à des mains vénales, tandis que?
du vi° au xiv° siècle, elle ne pouvait guère être exercée que par les savants eux-mêmes*
ou du moins par les hommes instruits, seuls en possession de la langue qui conservait
exclusivement et transmettait la science. Le même écrivain ajoute, il est vrai, fort peu
obligeamment, que les chanoines et les moines ncn & /'aù'e yt/e &
Æ? Awry; mais je lui en demande bien pardon, ils avaient à en composer, outre les devoirs
ordinaires de leur profession quil leur fallait remplir', ht si les Vairon ou les Cicéron
eussent été réduits à transcrire les ouvrages de Démosthène, Homère, etc., qu'ils étu-

diaient, il est probable que leurs études, comme le nombre de leurs ouvrages, en auraient
souffert. Aussi voit-on maintes fois les auteurs ou compilateurs redouter la maladresse et
l'étourderie paresseuse de copistes inintelligents qui pouvaient dénaturer un texte labo-
rieusement établit et la tâche du collationnement ou même de la transcription fut souvent
assumée par des personnages du premier mérite b Saint Irénée, déjà, conjurait ceux qui
auraient à transcrire ses œuvres de ne pas abandonner leur manuscrit sans un collationne-
ment scrupuleux. Quant au vénérable Bède, lorsqu'il prétendait que l'on se g'ardât bien de
supprimer l'indication des sources où il avait puisé, ce n'était pas seulement modestie et
probité ; il voulait que l'on sut toujours à quoi s'en tenir sur la valeur des commentaires
rassemblés par lui avec tant de conscience.
oilà pourtant quelle fut la tâche quotidienne de ces hommes si
distingués, du xn° siècle par exemple'*'; assez semblables à des
artistes qui seraient réduits à se fabriquer les plus grossiers
instruments de leurs travaux, ces hommes vénérables avaient à


former les peuples au christianisme après s'être formés eux-mêmes
à une science qui n'était plus du monde et à prendre sur eux un
travail matériel que les savants d'autrefois donnaient à leurs esclaves,
comme affaire propre aux gens de rien, pourvu qu'ils eussent quel-
que teinture des lettres.

1. Plusieurs hommes célèbres du moyen âge nous ont
laissé des témoignages où l'on voit qu'eux-mêmes sen-
taient fort bien le frein que les pratiques journalières de
la vie commune imposaient à leur goût pour l'étude. Bède
s'en ouvre à un ami, sans amertume sans doute, quoique
en gémissant : « .... innumcra monasticæ servitutis retina-
cula. a (Hpist. ad Accam, ap. Lingard, op. cff., c. X.)
Mais si l'application au travail était coupée par des inter-
mittences obligatoires dans le cloître, elle était presque
impossible ailleurs.
2. Cf. Aponii Prolog, ad eawMc.. (Biblioth. PP., t. XIV,
p. 99). — Bed., ap. Gheele, De Pedæ... <u%a, p. 69.
3. Cf. Canciani, Lepes èarèarornw:, t. III, p. 165.
4. Le savant Moiners (Mémoires de GosMlng., t. XII, 1794)
convient de cette gloire du xn° siècle, dans une dissertation
que j'aurai peut-être occasion de citer encore : « Inter cla-
<( rissimos viros, quorum duodecimum post Christum na-
ïf tum sæculum imprimis ferax fuit, etc. «
3. Ce ne serait pas entrer suffisamment dans cette ques-

tion, que de montrer seulement combien la profession de
copiste avait besoin, pour se conserver, d'un bon nombre
de littérateurs riches qui l'encourageassent. Sans doute,
les princes et les seigneurs, en estimant par-dessus tout
l'épée et la lance, devaient peu favoriser une semblable
occupation. Mais le fait est qu'ils auraient eu beau cher-
cher des écrivains, il était difficile qu'ils en trouvassent,
avec toute la bonne volonté du monde. Je ne fais qu'en in-
diquer ici le motif, parce qu'il me parait irrécusable. La
langue des livres ayant cessé d'être celle du peuple, il fal-
lut dès lors les avoir étudiés pour les comprendre. L'Eglise
seule pouvait la soutenir; et l'Église n'était point au ser-
vice des amateurs de littérature, supposé qu'il en existât.
Ajoutez la rareté de la matière subjective de l'écriture, et
convenez que tout conjurait à anéantir la science. Le papier
de coton ne parait presque pas chez nous avant le xu° siè-
cle, et alors même il ne semble pas avoir été commun, sur-
tout en Occident. Quant au parchemin, il demeura toujours
assez cher, surtout pour les qualités de choix.
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