La caricature: revue morale, judiciaire, littéraire, artistique, fashionable et scénique — 1830 (Nr. 1-9)

Page: 41
DOI issue: DOI Page: Citation link: 
https://digi.ub.uni-heidelberg.de/diglit/caricature1830/0052
License: Public Domain Mark Use / Order
0.5
1 cm
facsimile
41

— LA CARICATURE.

L’assemblée n’était pas nombreuse. Il y avait quelques vieillards à
têtes chenues , à cheveux blancs, assis autour de la table; mais bien des
chaises restaient vides... Un ou deux étrangers , dont les figures méridio-
nales brûlaient de désespoir et d’avidité, tranchaient auprès de ces vieux
visages experts des douleurs du jeu , et semblables à d’anciens forçats qui
ne s’éliraient plus des galères... — Les tailleurs et les banquiers immobiles
jetaient sur les joueurs ce regard blême et assuré qui les tue.... Les em-
ployés se promenaient nonchalamment. Sept ou huit spectateurs, ran-
gés autour de la table attendaient les scènes que les coups du sort ,
les ligures des joueurs et le mouvement de l’or allaient leur donner. Ces
désœuvrés étaient là, silencieux, attentifs... Ils venaient dans cette salle
comme le peuple va A la Grève. Us se regardèrent des yeux les uns les
autres au moment où le jeune .homme prit place devant une chaise, sans
s’y asseoir.

— Faites le jeu !.. dit une voix grêle.

Chaque joueur ponta.

Le jeune homme jeta sur le tapis une pièce d’or qu’il tenait dans sa
main, et ses yeux ardens allèrent alternativement des cartes à la pièce,
de la pièce aux cartes. Les spectateurs n’aperçurent aucun symptôme
d’émotion sur cette ligure froide et résignée, pendant le moment rapide
que dura le plus violent combat, par les angoisses duquel un cœur
d’homme ait été torturé. Seulement , l’inconnu ferma les yeux quand il
eut perdu , et ses lèvres blanchirent; mais il releva bientôt ses paupières,
scs lèvres reprirent leur rougeur de corail, il regarda le rateau saisir sa
dernière pièce d’or , affecta un air d'insouciance et disparut sans avoir
cherché la moindre consolation sur les ligures glacées des assistans.

Il descendit les escaliers en sifflant le di tanti palpiti, si bas, si
faiblement, que lui seul, peut-être , en entendait les notes; puis il s ache-
mina vers les Tuileries d’un pas lent, irrésolu , ne voyant ni les maisons,
ni les passans , marchant comme au milieu du désert, n’écoutant qu’une
voix, — la voix de la Mort , — et, perdu dans une méditation confuse,
où il n’y avait qu’une pensée...

Il traversa le jardin des Tuileries, en suivant le plus court chemin
pour se rendre au Pont-Royal ; et, s’y arrêtant au point culminant des

voûtes, son regard plongea jusqu’au fond de la Seine-.

Henri B.

CHARGES.

EES BAISERS PATRIOTIQUES.

Trois gentlemen venus de Londres pour présenter leurs respects au
citoyen des deux Mondes, retournaient dans leur patrie, heureux d’a-

42

voir pu voir la révolution de juillet au mois de septembre. Ils étaient
tous trois, pensifs , assis sur un des bancs d’arrière du paquebot, et ils
restaient dans cette attitude sournoise et silencieuse, moitié réservée,
moitié lière„ qui caractérise tout bon gentlemen.

Cependant, après une heure de silence, quand la brume leur cacha
les côtes de France, le plus gros des trois étrangers, qui était, je crois,
un alderman, dit en murmurant :

— Gren chiltoyenne !..... ounanim dans ses upinionnes!.

Le second le regarda d’un air aristocratique, et répondit en mauvais
français pour faire voir à l’alderman qu’il savait aussi bien que lui la
langue du pays.

— L’éristocréssy frenchèsse, elle été démocrète.... et cété ridicoule à

oun merquis dé.mè lé pépie il ête fort su le pevél..., soublime !....

Le troisième, examinant ses deux compatriotes, leur dit en anglais
avec une sorte de timidité, car c’était un petit marchand du Strand.et il
reconnaissait un esquire et un alderman dans ses deux voisins.

— C’est étonnant, comme M. de Lafayette est encore jeune , je ne
lui ai pas trouvé les cheveux si blancs.....

— Hâo!... dit l’alderman, naô! naô.... Ses cheveux sont blaônds....

-— No, no 1 reprit l’esquirc, scs clieveuses être grie , noir et blenncs...

— Hâo !.... répliqua le mercier, je l’ai embrassé.

— Vos!.... dit l’esquire.

— Hâo!_s’écria l’alderman, vos evoir été éttrépé.... lé d’générâlle

estre oune little....

— Hâo! reprit l’esquire , oune grend..... sec.... nouare....

— Nô.... oune little.... graô,.... dit l’alderman en décrivant avec
ses mains une forte proéminence abdominale.

— Naô!....

— Hâo !...

— No.... s’écrièrent à la fois les trois anglais.

— Mosiè,.... dit l’alderman h un passager français. J’aye périé avec

cé gentlemen, qué lé dgénérâlle Lefeyett né bèse paô tu le maônde....
et qu’il è péti.

— Voici son portrait, répondit, en leur montrant sa tabatière, un
Français qui riait depuis un moment....

Les trois Anglais regardèrent avec sang-froid cette tabatière qui leur
prouvait un malheur commun. Ils s’interrogèrent mutuellement de l’œil
et restèrent dans un profond silence, comme s’ils eussent appris une
faillite qui les aurait ruinés.

Arrivés h Douvres, le petit marchand monta sur le paquebot qui partait
pour la France.

— Puisque je n’ai pas embrassé le grand citoyen , j’y retourne !.... se
dit-il.

EvgIîne Morisseau.

WlUt VV1 VM VV% IM VV* WVVWVAA

PRIX D’ABONNEMENT *.

Pour trois mois,.i3 fr.

Pour six mois,.a4

Pour un an,.4^

Pour l’étranger,.5o

<©n s’ûbtmne ;

A TARIS, Au Grand Magasin de Caricatures d’Aubert, galerie Véro-Dodat.

A Iâ'S'OKT, Chez Baron, Libraire, rue Clermont.

A EONORES , Chez Delaporte, Burlington arcade Piccadilly, cormer of Burlington garden.

A BRUXEEEES, Chez Dewasme Pletinckx.

A GENÈVE, Chez Barrezat et Compagnie, Libraires.

Nota. Les personnes qui recevraient des exemplaires froissés peuvent s’entendre avec un Libraire dont les communications avec Paris soient fréquentes, lequel les
leur ferait parvenir intacts. Au reste, l’action d’une presse à papier fait disparaître les plis. I! faut avoir soin d’exposer préalablement la feuille à l’humidité.

Le Gérant, Ch. PHILIPON.

IMPRIMERIE DE A. BARBIER, RUE DES MARAIS. S-.G., N. 17.
loading ...