QUARANTE-SIXIÈME ANNÉE Prix du Numéro : 25 centimes VENDREDI 1er JUIN 1877
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Politique, Littéraire et Artistique
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immédiatement s’ils ne ventent pas éprouver
d’interruption dans l'envoi du journal.
BULLETIN POLITIQUE
La circulaire de M. de Broglie aux procureurs
généraux me paraît devoir laisser ces fonctionnai-
res judiciaiies dans une assez grande perplexité.
Ce document démontre que vivacité et clarté l'ont
deux.
On voit bien le désir de M. le ministre de la jus-
tice, appelant sur la presse toutes les sévérités de
la répression.
Mais dans l’application, bien des difficultés surgi-
ront sans nul doute.
Rendons à M. de Broglie cette justice que, con-
trairement à ce qui s’est vu dans la plupart des
derniers documents, il n’a pas hésité à écrire le
mot République, qu’on pouvait croire rayé du dic-
tionnaire officiel.
Ce mot se retrouve jusqu’à deux fois dans le dé-
but de la circulaire.
« Monsieur le procureur général, dit en effet
M. de Broglie, M. le président de la République, en
se séparant de son ministère et en inaugurant une
nouvelle ligue politique, a fait un usage légal de sa
prérogative constitutionnelle. Le message qu’il a
adressé aux Chambres a expliqué à la France le mo-
tit et le but de cette grande résolution. Il s’y dé-
clare, comme vous l’avez vu, aussi fermement ré-
solu que par le passé à respecter et à maintenir les
institutions qui sont l’œuvre de l’Assemblée de qui
il lient le pouvoir et qui ont constitué la Républi-
que. S’il est intervenu dans la marche de la poli-
tique, c’ôst pour arrêter l’envahissement des théo-
ries radicales, incompatibles à ses yeux, sous quel-
que forme de gouvernement que ce sou, avec la
paix de la société et la grandeur de la France.
» Rien n’etant changé, ni dans les lois constitu-
tionnelles ni dans aucune autre, je n'ai rien à chan-
£C1‘ non plus aux instructions qui vous ont été a-
dressées, sur le respect qui leur est dû, et sur l’es-
prit que vous devez porter dans leur application.
Mais tous sentez vous-même que plus les passions
politiques s animent autour de vous, plus les ques-
tions qui s engagent soüt de nature à les exciter,
plus vous devez redoubler de fermeté et de vigi-
lance dans 1 accomplissement de tous vos devoirs. »
C’est ce début même qui, si nous ne nous abu-
sons, va plonger les procureurs généraux dans un
embarras cruel.
M. le ministre déclare que le chef de l’Etat est
Résolu à respecter les institutions républicaines.
C’est proclamer du même coup combien elles sont
respectables.
M. de Rïoglie l’affirme, d’ailleurs, un peu plus
loin.
« le respect qui leur est dû, » dit-il.
Parfait.
La Chambre, en ce moment prorogée, n’a jamais
soutenu d’autre thèse.
Mais comment ce respect est-il pratiqué par les
journaux monarchistes ?
Tous les jours les injures les plus violentes sont
déversées précisément sur ces institutions que M. le
ministre de la justice prend sous sa haute protec-
tion.
Or, les journaux qui déversent sont tout juste-
ment les applaudisseurs et les soutiens du cabinet
actuel.
D’où il résulte que les procureurs généraux vont
se trouver placés dans cette difficile et épineuse al-
ternative :
Ou bien ils se conformeront aux instructions de
leur chef hiérarchique en ce qui concerne le respect
de la République, — ou bien ils ne s’y conforme-
ront pas.
S’ils ne s’y conforment pas, M. de Broglie, qui
paraît fort soucieux de son autorité, devra, pour
rester fidèle à ses déclarations, sévir contre les
contempteurs de ses instructions.
S’ils s’y conforment, au contraire, les voilà for-
cés de cribler de procès les feuilles officieuses du
jour et d’éloigner ainsi du ministère ses plus fer-
vents champions. .
Dans les deux cas, les foudres de Damoclès pa-
raissent suspendues sur des têtes.
Mécontentement du ministre si l’on ne lui obéit
pas,
Mécontentement du ministère si on poursuit ses
amis.
Quel imbroglio !
Pour sortir de peine et simplifier cette situation
inextricable, il faudrait admettre que les assurances
de respect dédiées à la République ne sod! pas sé-
rieuses et ne figurent que pour la forme dans le
texte ministériel.
C’est une hypothèse qui ferait outrage à la sincé-
rité de M. de Broglie, et nous la repoussons.
Mais, alors, quelle perplexité !
Nous saurons, du reste, bientôt à quoi nous en
tenir ; car les faits vont parler.
On verra si les journaux réactionnaires conti-
nueront impunément leurs diatribes, et il y aura
lieu de rapprocher ces diatribes persistantes des pa-
roles désormais historiques du garde des sceaux.
Nous laisserons de côté, si vous le voulez bien,
les passages de la circulaire relatifs aux attaques
injurieuses contre la morale, la religion, la pro-
priété.
Ce genre d’attaques nous ayant toujours été et
nous devant toujours être complètement étranger,
nous passons au paragraphe relatif aux offenses
envers le chef de l’Etat.
Ici encore la lâche des procureurs généraux n’est
pas définie clairement.
Si par offenses on entend insultes, il va de soi
que la loi sera dans son droit. L’insulte déshonore
les polémiques sans les fortifier.
Mais n’est-il pas à craindre que, par excès de
zèle, certains magistrats ne veuillent interdire jus-
qu’à la plus courtoise discussion des actes pré-
sidentiels?
Or, en ce cas, la théorie de M. de Broglie est for-
tement sujetle à caution,
« Bien que l’initiative du président, dit-il, se soit
fait sentir dans les derniers événements, sa respon-
sabilité est toujours couverte par celle de ses mi-
nistres, et l’offense, sous aucune forme, ne doit
monter jusqu’à lui. »
L’offense, non, certes, jamais.
Mais l’initiative même dont parle M. de Broglie
fait que le chef de l’Etat ne peut être couvert par
ses ministres en ce qui concerne l’acte du 16 mai
antérieur à la constitution du cabinet actuel et tout
à fait personnel au maréchal.
Sur ce point la critique est légitime, car la sup-
primer ce serait établir un nouveau dogme... le
dogme de l’infaillibilité gouvernementale.
Nous avions donc raison de dire, au début de ce
Bulletin, que la circulaire de M. de Broglie embar-
rassera les procureurs généraux plutôt qu’elle ne
les éclairera.
Quod erat demonstrandum.
Pierre Véron.
--♦-
TOLÉRANCE!
Si je comprends comment on s’y comporte,
Je veux mes enfants que le diable m’emporte.
En effet, pour qui jette un regard sur notre pauvre
Europe en ce moment, c’est à ne rien comprendre
à tout ce qui se passe.
Une conflagration générale a menacé; tous les
peuples se regardent de travers, chaque contrée
montre les dents à sa voisine. C’est un murmure
étouffé qui ressemble singulièrement au grogne-
ment des animaux lâchés dans l’arène pour s’entre-
dévorer.
Et à propos de quoi?
A propos de querelles religieuses !
C’est le sultan qui appelle tous les croyants à la
croisade au nom de Mahomet, le grand prophète.
C’est le chef de la religion grecque qui soulève
toutes les Russies pour aller au secours des chré-
tiens.
Voilà pour l’Orient.
Tournons nos regards vers l’Occident.
C’est l’Allemagne protestante qui regarde de tra-
vers la France catholique.
Ce sont les fanatiques français qui n’hésiteraient
pas à compromettre le salut de leur pays pour ré-
tablir Sa Sainteté dans sa puissance temporelle.
Et vous croyez que Voltaire a tort de retenir sur
ses lèvres ce sourire qu’on ne peut regarder sans
rentrer en soi-même et sans se dire : Il n’a que trop
raison.
Nous avons fait de singuliers progrès depuis cent
ans, depuis le jour où il a quitté ce monde.
Il y a un siècle, en effet, tout ce qui pense, bour-
geois et nobles même, était convaincu, grâce à ses
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La circulaire de M. de Broglie aux procureurs
généraux me paraît devoir laisser ces fonctionnai-
res judiciaiies dans une assez grande perplexité.
Ce document démontre que vivacité et clarté l'ont
deux.
On voit bien le désir de M. le ministre de la jus-
tice, appelant sur la presse toutes les sévérités de
la répression.
Mais dans l’application, bien des difficultés surgi-
ront sans nul doute.
Rendons à M. de Broglie cette justice que, con-
trairement à ce qui s’est vu dans la plupart des
derniers documents, il n’a pas hésité à écrire le
mot République, qu’on pouvait croire rayé du dic-
tionnaire officiel.
Ce mot se retrouve jusqu’à deux fois dans le dé-
but de la circulaire.
« Monsieur le procureur général, dit en effet
M. de Broglie, M. le président de la République, en
se séparant de son ministère et en inaugurant une
nouvelle ligue politique, a fait un usage légal de sa
prérogative constitutionnelle. Le message qu’il a
adressé aux Chambres a expliqué à la France le mo-
tit et le but de cette grande résolution. Il s’y dé-
clare, comme vous l’avez vu, aussi fermement ré-
solu que par le passé à respecter et à maintenir les
institutions qui sont l’œuvre de l’Assemblée de qui
il lient le pouvoir et qui ont constitué la Républi-
que. S’il est intervenu dans la marche de la poli-
tique, c’ôst pour arrêter l’envahissement des théo-
ries radicales, incompatibles à ses yeux, sous quel-
que forme de gouvernement que ce sou, avec la
paix de la société et la grandeur de la France.
» Rien n’etant changé, ni dans les lois constitu-
tionnelles ni dans aucune autre, je n'ai rien à chan-
£C1‘ non plus aux instructions qui vous ont été a-
dressées, sur le respect qui leur est dû, et sur l’es-
prit que vous devez porter dans leur application.
Mais tous sentez vous-même que plus les passions
politiques s animent autour de vous, plus les ques-
tions qui s engagent soüt de nature à les exciter,
plus vous devez redoubler de fermeté et de vigi-
lance dans 1 accomplissement de tous vos devoirs. »
C’est ce début même qui, si nous ne nous abu-
sons, va plonger les procureurs généraux dans un
embarras cruel.
M. le ministre déclare que le chef de l’Etat est
Résolu à respecter les institutions républicaines.
C’est proclamer du même coup combien elles sont
respectables.
M. de Rïoglie l’affirme, d’ailleurs, un peu plus
loin.
« le respect qui leur est dû, » dit-il.
Parfait.
La Chambre, en ce moment prorogée, n’a jamais
soutenu d’autre thèse.
Mais comment ce respect est-il pratiqué par les
journaux monarchistes ?
Tous les jours les injures les plus violentes sont
déversées précisément sur ces institutions que M. le
ministre de la justice prend sous sa haute protec-
tion.
Or, les journaux qui déversent sont tout juste-
ment les applaudisseurs et les soutiens du cabinet
actuel.
D’où il résulte que les procureurs généraux vont
se trouver placés dans cette difficile et épineuse al-
ternative :
Ou bien ils se conformeront aux instructions de
leur chef hiérarchique en ce qui concerne le respect
de la République, — ou bien ils ne s’y conforme-
ront pas.
S’ils ne s’y conforment pas, M. de Broglie, qui
paraît fort soucieux de son autorité, devra, pour
rester fidèle à ses déclarations, sévir contre les
contempteurs de ses instructions.
S’ils s’y conforment, au contraire, les voilà for-
cés de cribler de procès les feuilles officieuses du
jour et d’éloigner ainsi du ministère ses plus fer-
vents champions. .
Dans les deux cas, les foudres de Damoclès pa-
raissent suspendues sur des têtes.
Mécontentement du ministre si l’on ne lui obéit
pas,
Mécontentement du ministère si on poursuit ses
amis.
Quel imbroglio !
Pour sortir de peine et simplifier cette situation
inextricable, il faudrait admettre que les assurances
de respect dédiées à la République ne sod! pas sé-
rieuses et ne figurent que pour la forme dans le
texte ministériel.
C’est une hypothèse qui ferait outrage à la sincé-
rité de M. de Broglie, et nous la repoussons.
Mais, alors, quelle perplexité !
Nous saurons, du reste, bientôt à quoi nous en
tenir ; car les faits vont parler.
On verra si les journaux réactionnaires conti-
nueront impunément leurs diatribes, et il y aura
lieu de rapprocher ces diatribes persistantes des pa-
roles désormais historiques du garde des sceaux.
Nous laisserons de côté, si vous le voulez bien,
les passages de la circulaire relatifs aux attaques
injurieuses contre la morale, la religion, la pro-
priété.
Ce genre d’attaques nous ayant toujours été et
nous devant toujours être complètement étranger,
nous passons au paragraphe relatif aux offenses
envers le chef de l’Etat.
Ici encore la lâche des procureurs généraux n’est
pas définie clairement.
Si par offenses on entend insultes, il va de soi
que la loi sera dans son droit. L’insulte déshonore
les polémiques sans les fortifier.
Mais n’est-il pas à craindre que, par excès de
zèle, certains magistrats ne veuillent interdire jus-
qu’à la plus courtoise discussion des actes pré-
sidentiels?
Or, en ce cas, la théorie de M. de Broglie est for-
tement sujetle à caution,
« Bien que l’initiative du président, dit-il, se soit
fait sentir dans les derniers événements, sa respon-
sabilité est toujours couverte par celle de ses mi-
nistres, et l’offense, sous aucune forme, ne doit
monter jusqu’à lui. »
L’offense, non, certes, jamais.
Mais l’initiative même dont parle M. de Broglie
fait que le chef de l’Etat ne peut être couvert par
ses ministres en ce qui concerne l’acte du 16 mai
antérieur à la constitution du cabinet actuel et tout
à fait personnel au maréchal.
Sur ce point la critique est légitime, car la sup-
primer ce serait établir un nouveau dogme... le
dogme de l’infaillibilité gouvernementale.
Nous avions donc raison de dire, au début de ce
Bulletin, que la circulaire de M. de Broglie embar-
rassera les procureurs généraux plutôt qu’elle ne
les éclairera.
Quod erat demonstrandum.
Pierre Véron.
--♦-
TOLÉRANCE!
Si je comprends comment on s’y comporte,
Je veux mes enfants que le diable m’emporte.
En effet, pour qui jette un regard sur notre pauvre
Europe en ce moment, c’est à ne rien comprendre
à tout ce qui se passe.
Une conflagration générale a menacé; tous les
peuples se regardent de travers, chaque contrée
montre les dents à sa voisine. C’est un murmure
étouffé qui ressemble singulièrement au grogne-
ment des animaux lâchés dans l’arène pour s’entre-
dévorer.
Et à propos de quoi?
A propos de querelles religieuses !
C’est le sultan qui appelle tous les croyants à la
croisade au nom de Mahomet, le grand prophète.
C’est le chef de la religion grecque qui soulève
toutes les Russies pour aller au secours des chré-
tiens.
Voilà pour l’Orient.
Tournons nos regards vers l’Occident.
C’est l’Allemagne protestante qui regarde de tra-
vers la France catholique.
Ce sont les fanatiques français qui n’hésiteraient
pas à compromettre le salut de leur pays pour ré-
tablir Sa Sainteté dans sa puissance temporelle.
Et vous croyez que Voltaire a tort de retenir sur
ses lèvres ce sourire qu’on ne peut regarder sans
rentrer en soi-même et sans se dire : Il n’a que trop
raison.
Nous avons fait de singuliers progrès depuis cent
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