^'ÉCLIPSE
AVIS IMPORTANT. — Les souscrip-
teurs à l'Éelipse dont l'a oon.»eraent ex-
pire le 15 ootoTb-ro , sont priés de le
renouveler sans retard, s'ils ne veulent
point suioix* d'interruption dans
eeption du journal.
la re-
LES ACCOUPLEMENTS MONSTRUEUX
Tout porte à croire que la dernière épreuve tentée par l'Avenir
aura porté le coup de grâce au système carpelapinien si expéri-
menté depuis quelque temps.
Le ridicule sous lequel est tombée la combinaison au moyen
de laquelle M. Portalis prétendait faire fonder la République
par des bonapartistes, ou restaurer l'empire avec l'aide des ré-
publicains (on ne sait pas au juste), doit avoir dégoûté pour
longtemps les uns et les autres de chercher à faire des cive!s de
lièvre avec des tètes de merlans.
* * ' ,
Il faut espérer que maintenant chaque parti va marcher car-
rément pour son compte, et que nous ne verrons plus essayer
de faire route ensemble des gens
qu'ils ne vont pas au même endroit.
qui savent parfaitement
Si l'on veut se donner la peine de jeter un coup d'œil en ar-
rière — pas bien loin même — on reconnaîtra que jamais ces
embrassades de gens qui se haïssent n'ont abouti à un accord
de plus de quarante-huit heures.
Nous avons eu d'abord l'union de M. Thiers et de l'Assem-
blée de Bordeaux.
L'Assemblée de Bordeaux entendait que M. Thiers l'aidât à
faire essuyer les plâtres' de la réédification nationale par la Ré-
publique, que l'on se proposait bien d'expulser une fois les
peintures sèches, en la prévenant vingt-quatre heures... après.
M. Thiers, lui, quoique pas beaucoup plus républicain que
l'Assemblée, différait du moins avec elle sur ce point, qu'il fai-
sait passer le bonheur du pays avant ses sympathies politi-
tiques.
On marchait côte à côte sur le chemin. On se reposait sur les
mêmes talus, on buvait à la même gourde.
Puis on arriva à un endroit où la route faisait un coude, et
l'on se trouva en face d'un embranchement.
M. Thiers voulut prendre à gauche. Il avait lu sur le poteau
indicateur :
tranquillité. — république conservatrice
Bans son idée, c'était le bon chemin.
L'Assemblée, elle, appuyait à droite; elle avait lu sur l'autre
poteau :
retour ait droit'divin, privilèges, etc., etc.
C'était là qu'elle allait.
— Par ici !... avait dit M. Thiers à sa compagne déroute.
— Non... par là.'... avait répondu l'Assemblée.
— Jamais je n'irai dans ce sentier... Je vois un abîme au
bout !
— Par exemple!... c'est une trahison!... Vous nous avez
promis de nous y conduire.
— Moi!... jamais de la vie!
— Eh bien!... nous y allons tout seuls !
— Allez !... et bonne chance.
Et l'on s'était séparé... même dans d'assez mauvais termes.
Plus tard, nous avons eu l'alliance de M. Thiers, déjà
nommé, avec les républicains sérieux.
Là encore ce fut une duperie.
Une duperie de part et d'autre.
Car l'un ne pouvait même, en faisant de grandes enjambées,
mettre son pas au niveau du pas des autres.
marcher aussi
nage pour les
comment, je vous prête mes dix-huit voix pour renverser les
républicains, et vous ne me donnez pas seulement quatre
ministères, soixante' préfectures et huit-cents bureaux de
tabac !... Vous êtes de fameuses crapules !
— Paix! paix ! répondent les autres, croyez-vous pas qu'en
n'apportant qu'un léger appoint, vous alliez avoir part égale au,
gâteau ?
-- Ça neme regarde pas!... c'est moi qui aile plus de gueule;
il me faut le plus gros morceau ; sans ça, je dis tout.
— Faites ce que vous voudrez, mon brave!... Vous nousavez
aidés à arriver, nous y sommes... arrangez-vous.
— Ah! c'est ainsi !... brigands !... canailles !... propres-à-rien !...
Eh bien ! au prochain vote, nous vous lâchons dans le pétrin!...
Ou voit que, pour des intimes de la veille, cela n'allait pas
trop mal.
* *
Mais, heureusement l'essai loyal des contrats déloyaux s'est
arrêté là.
Et il ne nous a pas été donné do voir, ainsi que cela avait été
ourdi par M. Portalis, les républicains donnant la main aux
plonplonistes.
Il est vrai que de toutes les alliances que l'on peut imaginer,
celle-la eût été la plus offen-bachique.
On comprend encore, jusqu'à un certain point, que les pré-
tendants s'unissent entr'eux. A. côté de choses différentes qu'ils
convoitent, il y en a une qu'ils s'accordent à détester; et il est
admissible qu'ils cherchent à s'entendre pour la détruire —
quittes à se dévorer après sur ses ruines.
■ A ' "• ™ " *
* * j *.
Mais que les républicains, — dont la grande quantité de pré-
tendants monarchiques est le plus bel atout, —s'entendent avec
l'un deux pour détruire les autres, ce serait bêle comme un
sourire de gommeux.
Les républicains l'ont compris, Dieu merci !
Ils feront leur cuisine eux-mêmes et pour eux-mêmes.
Et ils ne s'exposeront pas au ridicule d'appporter dans le
pot-au-feu bonaparto-républicain leur plus belle viande et leurs
meilleurs légumes, pour que les bonapa.listes, qui n'auront
fourni que l'oignon brûlé, leur disent un beau matin :
— Reculez-vous donc un peu que nous mangions notre
soupe... ou nous faisons donner l'artillerie de décembre.
LÉON BIENVENU.
LE CHOIX D'HERCULE
Et les autres, même en ralentissant le leur,
lentement que le premier qui se mettait en
suivre.
Là encore, on s'aperçut bien vite aussi que le but du voyage
n'était pas le même.
L'un, vieux, têtu et, d'ailleurs, passablement essoufflé, n'aspi-
rait guère qu'à atteindre un petit endroit peu éloigné où régnaient
toutes les vieilles institutions delà monarchie sous la rubrique :
republique conservatrice
aspiraient à
Les autres, jeunes, ardents, pleins de fougue,
Un point plus éloigné, d'un accès pénible, sur une hauteur où
l'on voyait tracés ces mots :
république avec des républicains
On s'était d'abord prêté aidf ; mais les impatiences, les récri-
minations, les défiances ne tardèrent pas à naître,
n'allez donc pas si vite !
une cane !
— Sapristi !.
— Vous marchez comme
— Parbleu!... nous n'allons pas si loin... nous arriverons
bien.
— Pardon !... nous avoiis encore un grand bout de chemin...
il faut se dépêcher.
— Ah ! c'est comme cola!... vous ne voulez pas en croire
ma vtiille expérience, eh bien ! marchez tout seuls 1
— Ma foi, nous n'osions pas vous le dire... mais c'est assom-
mant d'être obligés de vous ! huilier comme ça... Zut! nous
votonfc pour Barodet !
Et voilà comment on se fâcha sans savoir pour quoi on se
fâchait, parce que l'on s'était lié sans savoir au juste pour quoi
on se liait.
i? *
*.*
Vint ensuite la ligue des légitimistes et des orléanistes avec
les bonaparteux.
Celle-là, ce fut le comble de la monstruosité.
Au3si, vécut-elle ce que vivent les roses, le temps de s'aper-
cevoir que le troisième était roulé par les deux autres.
Et comme celui-là était le plus grossier, le plus mal élevé et
le plus coquin des trois, les injures ne tardèrent pas à arriver.
— Comment!... tas deiilous !... s'écria-t-il troisjours après,
La scène se passe, ou plutôt s'est passée au concert des
Champs-Elysées, à l'heure auguste où le crâne de J. Crcsson-
nois, chef d'orchestre éminent, étincelle comme une sphère
d'ivoire sous les mille feux des becs de gaz d'alentour.
xVssis négligemment sur les lames flexibles d'une chaise-
tronchon, Hercule de Monflanqucz, qui vient de bien dîner aux
environs, dans un restaurant dont l'enseigne est un petit mou-
lin écarlatc , Hercule de Monflanquoz, dis-jo, digère, le cigare
entre les lèvres,et son âme, si j'ose me servir d'une comparaison
empruntée à l'art do la natation, fait « la planche » dans un
océan de béatitudes.
Hercule de Monflanqucz digère et rêve, en regardant ça et là
les têtes des femmes qui garnissent les chaises-tronchon, autour
du brillant autel du haut duquel J. Cressonnois fait couler
l'harmonie à longs flots.
Hercule de Monflanquez descend des croisés ; on dit môme
qu'il en dégringole. Mais cela nous est bien égal. Ce qu'il im-
porte de savoir, c'est que l'âme de Monflanquez vient de chan-
ger d'allures dans son océan de béatitudes. Et, soudain, cessant
de faire paresseusement la planche, voici que l'âme de Mon-
flanqucz « tire sa coupe » avec vigueur dans une mer de con-
jectures.
Pourquoi l'âme de notre héros passe-t-ello soudain de l'océan
des béatitudes dans uno mer de conjectures ? C'est ce que nous
allons avoir l'honneur do vous dire en le moins de mots que
nous pourrons.
A la droite et à la gauche d'Hercule de Monflanquez viennent
de s'asseoir deux couples féminins, chacun composé d'une
jeune personne et d'une personne âgée. Celle-ci surveillant
celle-là.
La jeune personne de droite — nommons-la A...—comme
un professeur qui démontre un théorème, est vêtue avec un
goût... éclatant des plus mondains : chignon compliqué, che-
veux coupés en dents de peigne sur le front, air guilleret, men-
ton potelé, lascif.
A... est charmante ; un peu. trop do crayon noir dans les
sourcils, peut-être; un peu trop de rouge sur la lèvre infé-
rieure, et do veloutine sur le col. Mais, en somme, A... est
charmante. La dame d'âge qui l'accompagne est peinte et far-
dée comme la reine Athalie elle-même.
Quant à l'autre jeune personne, j|a personne de gauche, — ap-
pelons la B... — elle fait un contraste parfait avec A... Son air
est modeste. Sa tenue est simple, mais fort distinguée. Pas de
couleurs violentes. Sa chevelure est agréablement échafaudée.
Le front, pur et net comme un pétale de lys, n'est pas caché
sous des frisons provocants.
La duègne, assise à côté de B..., n'a rien non plus de « cejb
éclat emprunté » qu'employait jadis la reine citée ci-dessus,
pour réparer des ans l'irréparable outrage. Elle porte tout bon-
nement ses cheveux blancs.
De part et d'autre on écoute avec recueillement la musique
que J. Cressonnois fait jaillir do son orchestre ardent.
Seulement, tandis, que B... tend l'oreille avec des airs d-e
sainte Cécile, et semble pétrifiée par la... Méduse de la musique,
A..., la lèvre voluptueusement ouverte, la narine vibrante, do-
deline, de la tête avec des mouvements déjeune bacchante dont
les nerfs sont ébranlés par les sons des Sistres et des Cymbales,
Hercule de Monflanquez, entre ces deux jeuues filles, se trouve
tout à coup, comme son homonyme qui marchait vêtu d'une
massue et d'une peau de lion non tannée (toilette regrettable!)
dans une grande perplexité.
La musique l'émeut. Son cœur s'éveille. Que vous dirai-je?
Hercule de Monflanquez est garçon. Son estomac est heureux.
Il vient de faire, — grâce à la collaboration de divers dieux et
déesses, Cërès, Bacchus, Pianei Pornonè et Cornus, — un agréa-
ble festin au Moulin écarte- Et pUiS) voicj que p, bâton
d'ébène de J. Cressonnois verse un jet de notes suaves et trou-
blantes dans son âme. Bref, Hercule de Monflanquez pense que
la vie est bien triste quand on est seul, etc., etc.
11 trouve aussi, en regardant le point A..., que les cocottes de
ce genre gai suffisent parfois à combler les vides de l'âme ; mais
il songe également, quand ses regards rencontrent le point B...,
que le bonheur serait peut-être de se trouver, en hiver, le soir,
dans une chambre nuptiale, à côté de cette tendre fleur, modeste'
comme Esther.
Et selon que la musique de l'orchestre est sautillante ou triste,
l'âme d'Hercule de Monflanquez passe du grave au doux, du
plaisant au sévère. Des rêves les plus... décolletés, elle arrive
aux pensées les plus fraîches, les plus délicates... Bref, j'ai l'hon-
neur de le répéter, notre Hercule se trouve sans cesse placé,
comme son homonyme à la massue, entre le Vice et la Vertu.
Singulier effet de la foudre..., non de la musique!
Quel sera le choix d'Hercule de Monflanquez ? Fera-t-il une
proposition anacréontique à A..., à la fin du concert, ou bien
demandera-t-il, avec transport, la main de B... à la digne per-
sonne qui semble être sa mère? Problème!
Et voilà pourquoi l'âme d'Hercule de Monflanquez tire sa
coupe sur une mer de conjectures.
Quand l'orchestre joue une polka, Hercule sourit à A..., qui
lui répond. Quand c'est une valse qu'il exécute, Hercule lance
une œillade poétique à B..., et celle- ci détourne pudiquement
la tête. Un quadrille fait croire à notre ami que ça se terminera
tout bonnement par des écrevisses et du Moët. La dernière pen-
sée de Weber lui parle de foyer, de famille, d'enfants joufflus,
de iour de l'an célébré avec de l'oie aux marrons (horrible rêve !)
Mais si la petite flûte lance ses sons pétulants, c'est, décidément
chez Brébant que tout sera oublié.
Pauvre Hercule ! que de hauts et de bas dans son esprit, en
regardant tour à tour la séduisante A..., et B..., la mélanco-
lique.
Mais il lui faut bientôt se décider. Le programme rédigé
par J. Cressonnois est épuisé. On s'en va. Les musiciens enve-
loppent leurs instruments dans des linceuils verts. C'est fini.
Que fait Hercule?
Hercule a pris son parti. Le concert s'est terminé par un
galop. Ce galop a mis l'âme d'Hercule dans le septième ciel.
C'est A... qu'il aime. C'est A... qui le consolera d'être dégrin-
golé des croisés. Vive A... et ses petites dents blanches!
Aussi, loin d'être conquis par la Vertu, comme son homo-
nyme à la peau de lion non tannée, c'est, hélas! l'autre que
suit Hercule.
Il s'élance. Il vole. Il rattrape, sous les arbres des Champs-
Elysées, les deux femmes aux toilettes excentriques, mais ravis-
santes. Il les salue. Il offre, en riant, son cœur, sa main, une
voiture et un souper.
Pauvre Hercule! Une main flère, et dont le gant sent bon,
s'abat sur l'une et l'autre de ses joues, brusquement. C'est A...
qui répond d'une façon inattendue aux propositions joyeuses
du galant caballero.
Hercule a été trompé par les apparences... parisiennes. B...
est la cocotte qu'il aurait dû conduire à l'hôte)... garni. A... est
la demoiselle vertueuse. Cruelle méprise !
Hercule s'en aperçoit trop tard. Il n'est plus temps do revenir
sur ses pas.
B... a disparu, et Hercule reste, ébahi, et la joue chaude,
sur le trottoir, tandis qu'un équipage de grand chic emporte
uu loin A... cl sa mère, toutes deux courroucées encore de
l'insolence inexplicable de ce « jeune homme. »
E. D'HERVILLY.
LES HOMMES MECONNUS
PLONPLON, L'AMI DU PEUPLE
Il faut un certain courage pour se vouer, sans aucun motif
d'intérêt personnel, par pur amour de la justice et du salut pu-
blic, à la réhabilitation d'un être quelconque méconnu ; dame
aux camélias ou général à pommes cuites ; il faut un certain
courage pour présenter à la foule comme l'homme politique le
plus capable de dénouer sérieusement la situation, un person-
nage dont le nom n'avait joui jusqu'ici que du privilège d'é-
veiller l'éclat de rire. Cetle tâche, il ne sera pas dit que M. Por-
talis l'aura accaparée à lui tout seul.
Oui, quoique do gros volumes soient pour cela nécessaires,
nous voulons pourtant rappeler, no fût-ce qu'en quelques mots,
car la place nous est fatalement mesurée, tous les titres du
grand Plonplon, de Plonplon méconnu, à ce titre d'ami du
peuple que Marat ne peut cependant pas accaparer à tout
jamais.
Nous ne remonterons pas jusqu'à son tout jeune âge pour le
signaler do bonne heure ami du peuple dans les bras d'une
femme des champs, sa nourrice, après laquelle il se crampon-
nait déjà avec l'énergie d'un individu qui sent que l'avenir est
au peuple, et que c'est à lui qu'il faudra s'adresser pour être
pourvu plus tard d'une belle et grosse pension.
Faisons un grand saut historique pour montrer tout de suite
le prince Plonplon à l'une des époques les plus mémorables de
sa vie, au 2 Décembre. Démocrate convaincu, il ne pouvait,
sans protester énergiquement, souffrir l'égorgement de la Ré-
publique au bénéfice d'une ambition ôhontée.
Sacrifiant tous ses intérêts de famille, il fut un de ces héroï-
ques malheureux qui voulurent tenir tête au coup d'Etat. Tout
le monde devrait savoir qu'il n'a tenu qu'à un cheveu que ce
fût lui qui expirât sur une barricade du faubourg Saint-An-
toine à la place de Baudin.
Le cri fameux : « Vous allez voir comment on meurt pour
vingt-cinq francs » est de lui. Et le prince patriote, en pronon-
çant ces paroles, allait s'élancer au-devant des projectiles meur-
triers, quand tous les députés présents s'emparèrent de sa per-
sonne en s'écriant :
— Oh! non, pas vous, prince! n'exposez pas vos jours pré-
cieux.
Et Baudin lui-même, l'arrêtant du geste :
— Je ne le souffrirai pas; le peuple a besoin de vou:-.
Dévoré du regret de n'avoir pu tomber en martyr de sa foi, se
révoltant à l'idée seule d'accepter quoi que ce fût d'un prince
qu'il savait trop ami de la fraude, Plonplon se demanda quel
moyen lui restait à présent d'être utile au peuple.
Il ne se le demanda pas longtemps. Les âmes vraiment grandes
sont toujours prêtes à un généreux sacrifice.
AVIS IMPORTANT. — Les souscrip-
teurs à l'Éelipse dont l'a oon.»eraent ex-
pire le 15 ootoTb-ro , sont priés de le
renouveler sans retard, s'ils ne veulent
point suioix* d'interruption dans
eeption du journal.
la re-
LES ACCOUPLEMENTS MONSTRUEUX
Tout porte à croire que la dernière épreuve tentée par l'Avenir
aura porté le coup de grâce au système carpelapinien si expéri-
menté depuis quelque temps.
Le ridicule sous lequel est tombée la combinaison au moyen
de laquelle M. Portalis prétendait faire fonder la République
par des bonapartistes, ou restaurer l'empire avec l'aide des ré-
publicains (on ne sait pas au juste), doit avoir dégoûté pour
longtemps les uns et les autres de chercher à faire des cive!s de
lièvre avec des tètes de merlans.
* * ' ,
Il faut espérer que maintenant chaque parti va marcher car-
rément pour son compte, et que nous ne verrons plus essayer
de faire route ensemble des gens
qu'ils ne vont pas au même endroit.
qui savent parfaitement
Si l'on veut se donner la peine de jeter un coup d'œil en ar-
rière — pas bien loin même — on reconnaîtra que jamais ces
embrassades de gens qui se haïssent n'ont abouti à un accord
de plus de quarante-huit heures.
Nous avons eu d'abord l'union de M. Thiers et de l'Assem-
blée de Bordeaux.
L'Assemblée de Bordeaux entendait que M. Thiers l'aidât à
faire essuyer les plâtres' de la réédification nationale par la Ré-
publique, que l'on se proposait bien d'expulser une fois les
peintures sèches, en la prévenant vingt-quatre heures... après.
M. Thiers, lui, quoique pas beaucoup plus républicain que
l'Assemblée, différait du moins avec elle sur ce point, qu'il fai-
sait passer le bonheur du pays avant ses sympathies politi-
tiques.
On marchait côte à côte sur le chemin. On se reposait sur les
mêmes talus, on buvait à la même gourde.
Puis on arriva à un endroit où la route faisait un coude, et
l'on se trouva en face d'un embranchement.
M. Thiers voulut prendre à gauche. Il avait lu sur le poteau
indicateur :
tranquillité. — république conservatrice
Bans son idée, c'était le bon chemin.
L'Assemblée, elle, appuyait à droite; elle avait lu sur l'autre
poteau :
retour ait droit'divin, privilèges, etc., etc.
C'était là qu'elle allait.
— Par ici !... avait dit M. Thiers à sa compagne déroute.
— Non... par là.'... avait répondu l'Assemblée.
— Jamais je n'irai dans ce sentier... Je vois un abîme au
bout !
— Par exemple!... c'est une trahison!... Vous nous avez
promis de nous y conduire.
— Moi!... jamais de la vie!
— Eh bien!... nous y allons tout seuls !
— Allez !... et bonne chance.
Et l'on s'était séparé... même dans d'assez mauvais termes.
Plus tard, nous avons eu l'alliance de M. Thiers, déjà
nommé, avec les républicains sérieux.
Là encore ce fut une duperie.
Une duperie de part et d'autre.
Car l'un ne pouvait même, en faisant de grandes enjambées,
mettre son pas au niveau du pas des autres.
marcher aussi
nage pour les
comment, je vous prête mes dix-huit voix pour renverser les
républicains, et vous ne me donnez pas seulement quatre
ministères, soixante' préfectures et huit-cents bureaux de
tabac !... Vous êtes de fameuses crapules !
— Paix! paix ! répondent les autres, croyez-vous pas qu'en
n'apportant qu'un léger appoint, vous alliez avoir part égale au,
gâteau ?
-- Ça neme regarde pas!... c'est moi qui aile plus de gueule;
il me faut le plus gros morceau ; sans ça, je dis tout.
— Faites ce que vous voudrez, mon brave!... Vous nousavez
aidés à arriver, nous y sommes... arrangez-vous.
— Ah! c'est ainsi !... brigands !... canailles !... propres-à-rien !...
Eh bien ! au prochain vote, nous vous lâchons dans le pétrin!...
Ou voit que, pour des intimes de la veille, cela n'allait pas
trop mal.
* *
Mais, heureusement l'essai loyal des contrats déloyaux s'est
arrêté là.
Et il ne nous a pas été donné do voir, ainsi que cela avait été
ourdi par M. Portalis, les républicains donnant la main aux
plonplonistes.
Il est vrai que de toutes les alliances que l'on peut imaginer,
celle-la eût été la plus offen-bachique.
On comprend encore, jusqu'à un certain point, que les pré-
tendants s'unissent entr'eux. A. côté de choses différentes qu'ils
convoitent, il y en a une qu'ils s'accordent à détester; et il est
admissible qu'ils cherchent à s'entendre pour la détruire —
quittes à se dévorer après sur ses ruines.
■ A ' "• ™ " *
* * j *.
Mais que les républicains, — dont la grande quantité de pré-
tendants monarchiques est le plus bel atout, —s'entendent avec
l'un deux pour détruire les autres, ce serait bêle comme un
sourire de gommeux.
Les républicains l'ont compris, Dieu merci !
Ils feront leur cuisine eux-mêmes et pour eux-mêmes.
Et ils ne s'exposeront pas au ridicule d'appporter dans le
pot-au-feu bonaparto-républicain leur plus belle viande et leurs
meilleurs légumes, pour que les bonapa.listes, qui n'auront
fourni que l'oignon brûlé, leur disent un beau matin :
— Reculez-vous donc un peu que nous mangions notre
soupe... ou nous faisons donner l'artillerie de décembre.
LÉON BIENVENU.
LE CHOIX D'HERCULE
Et les autres, même en ralentissant le leur,
lentement que le premier qui se mettait en
suivre.
Là encore, on s'aperçut bien vite aussi que le but du voyage
n'était pas le même.
L'un, vieux, têtu et, d'ailleurs, passablement essoufflé, n'aspi-
rait guère qu'à atteindre un petit endroit peu éloigné où régnaient
toutes les vieilles institutions delà monarchie sous la rubrique :
republique conservatrice
aspiraient à
Les autres, jeunes, ardents, pleins de fougue,
Un point plus éloigné, d'un accès pénible, sur une hauteur où
l'on voyait tracés ces mots :
république avec des républicains
On s'était d'abord prêté aidf ; mais les impatiences, les récri-
minations, les défiances ne tardèrent pas à naître,
n'allez donc pas si vite !
une cane !
— Sapristi !.
— Vous marchez comme
— Parbleu!... nous n'allons pas si loin... nous arriverons
bien.
— Pardon !... nous avoiis encore un grand bout de chemin...
il faut se dépêcher.
— Ah ! c'est comme cola!... vous ne voulez pas en croire
ma vtiille expérience, eh bien ! marchez tout seuls 1
— Ma foi, nous n'osions pas vous le dire... mais c'est assom-
mant d'être obligés de vous ! huilier comme ça... Zut! nous
votonfc pour Barodet !
Et voilà comment on se fâcha sans savoir pour quoi on se
fâchait, parce que l'on s'était lié sans savoir au juste pour quoi
on se liait.
i? *
*.*
Vint ensuite la ligue des légitimistes et des orléanistes avec
les bonaparteux.
Celle-là, ce fut le comble de la monstruosité.
Au3si, vécut-elle ce que vivent les roses, le temps de s'aper-
cevoir que le troisième était roulé par les deux autres.
Et comme celui-là était le plus grossier, le plus mal élevé et
le plus coquin des trois, les injures ne tardèrent pas à arriver.
— Comment!... tas deiilous !... s'écria-t-il troisjours après,
La scène se passe, ou plutôt s'est passée au concert des
Champs-Elysées, à l'heure auguste où le crâne de J. Crcsson-
nois, chef d'orchestre éminent, étincelle comme une sphère
d'ivoire sous les mille feux des becs de gaz d'alentour.
xVssis négligemment sur les lames flexibles d'une chaise-
tronchon, Hercule de Monflanqucz, qui vient de bien dîner aux
environs, dans un restaurant dont l'enseigne est un petit mou-
lin écarlatc , Hercule de Monflanquoz, dis-jo, digère, le cigare
entre les lèvres,et son âme, si j'ose me servir d'une comparaison
empruntée à l'art do la natation, fait « la planche » dans un
océan de béatitudes.
Hercule de Monflanqucz digère et rêve, en regardant ça et là
les têtes des femmes qui garnissent les chaises-tronchon, autour
du brillant autel du haut duquel J. Cressonnois fait couler
l'harmonie à longs flots.
Hercule de Monflanquez descend des croisés ; on dit môme
qu'il en dégringole. Mais cela nous est bien égal. Ce qu'il im-
porte de savoir, c'est que l'âme de Monflanquez vient de chan-
ger d'allures dans son océan de béatitudes. Et, soudain, cessant
de faire paresseusement la planche, voici que l'âme de Mon-
flanqucz « tire sa coupe » avec vigueur dans une mer de con-
jectures.
Pourquoi l'âme de notre héros passe-t-ello soudain de l'océan
des béatitudes dans uno mer de conjectures ? C'est ce que nous
allons avoir l'honneur do vous dire en le moins de mots que
nous pourrons.
A la droite et à la gauche d'Hercule de Monflanquez viennent
de s'asseoir deux couples féminins, chacun composé d'une
jeune personne et d'une personne âgée. Celle-ci surveillant
celle-là.
La jeune personne de droite — nommons-la A...—comme
un professeur qui démontre un théorème, est vêtue avec un
goût... éclatant des plus mondains : chignon compliqué, che-
veux coupés en dents de peigne sur le front, air guilleret, men-
ton potelé, lascif.
A... est charmante ; un peu. trop do crayon noir dans les
sourcils, peut-être; un peu trop de rouge sur la lèvre infé-
rieure, et do veloutine sur le col. Mais, en somme, A... est
charmante. La dame d'âge qui l'accompagne est peinte et far-
dée comme la reine Athalie elle-même.
Quant à l'autre jeune personne, j|a personne de gauche, — ap-
pelons la B... — elle fait un contraste parfait avec A... Son air
est modeste. Sa tenue est simple, mais fort distinguée. Pas de
couleurs violentes. Sa chevelure est agréablement échafaudée.
Le front, pur et net comme un pétale de lys, n'est pas caché
sous des frisons provocants.
La duègne, assise à côté de B..., n'a rien non plus de « cejb
éclat emprunté » qu'employait jadis la reine citée ci-dessus,
pour réparer des ans l'irréparable outrage. Elle porte tout bon-
nement ses cheveux blancs.
De part et d'autre on écoute avec recueillement la musique
que J. Cressonnois fait jaillir do son orchestre ardent.
Seulement, tandis, que B... tend l'oreille avec des airs d-e
sainte Cécile, et semble pétrifiée par la... Méduse de la musique,
A..., la lèvre voluptueusement ouverte, la narine vibrante, do-
deline, de la tête avec des mouvements déjeune bacchante dont
les nerfs sont ébranlés par les sons des Sistres et des Cymbales,
Hercule de Monflanquez, entre ces deux jeuues filles, se trouve
tout à coup, comme son homonyme qui marchait vêtu d'une
massue et d'une peau de lion non tannée (toilette regrettable!)
dans une grande perplexité.
La musique l'émeut. Son cœur s'éveille. Que vous dirai-je?
Hercule de Monflanquez est garçon. Son estomac est heureux.
Il vient de faire, — grâce à la collaboration de divers dieux et
déesses, Cërès, Bacchus, Pianei Pornonè et Cornus, — un agréa-
ble festin au Moulin écarte- Et pUiS) voicj que p, bâton
d'ébène de J. Cressonnois verse un jet de notes suaves et trou-
blantes dans son âme. Bref, Hercule de Monflanquez pense que
la vie est bien triste quand on est seul, etc., etc.
11 trouve aussi, en regardant le point A..., que les cocottes de
ce genre gai suffisent parfois à combler les vides de l'âme ; mais
il songe également, quand ses regards rencontrent le point B...,
que le bonheur serait peut-être de se trouver, en hiver, le soir,
dans une chambre nuptiale, à côté de cette tendre fleur, modeste'
comme Esther.
Et selon que la musique de l'orchestre est sautillante ou triste,
l'âme d'Hercule de Monflanquez passe du grave au doux, du
plaisant au sévère. Des rêves les plus... décolletés, elle arrive
aux pensées les plus fraîches, les plus délicates... Bref, j'ai l'hon-
neur de le répéter, notre Hercule se trouve sans cesse placé,
comme son homonyme à la massue, entre le Vice et la Vertu.
Singulier effet de la foudre..., non de la musique!
Quel sera le choix d'Hercule de Monflanquez ? Fera-t-il une
proposition anacréontique à A..., à la fin du concert, ou bien
demandera-t-il, avec transport, la main de B... à la digne per-
sonne qui semble être sa mère? Problème!
Et voilà pourquoi l'âme d'Hercule de Monflanquez tire sa
coupe sur une mer de conjectures.
Quand l'orchestre joue une polka, Hercule sourit à A..., qui
lui répond. Quand c'est une valse qu'il exécute, Hercule lance
une œillade poétique à B..., et celle- ci détourne pudiquement
la tête. Un quadrille fait croire à notre ami que ça se terminera
tout bonnement par des écrevisses et du Moët. La dernière pen-
sée de Weber lui parle de foyer, de famille, d'enfants joufflus,
de iour de l'an célébré avec de l'oie aux marrons (horrible rêve !)
Mais si la petite flûte lance ses sons pétulants, c'est, décidément
chez Brébant que tout sera oublié.
Pauvre Hercule ! que de hauts et de bas dans son esprit, en
regardant tour à tour la séduisante A..., et B..., la mélanco-
lique.
Mais il lui faut bientôt se décider. Le programme rédigé
par J. Cressonnois est épuisé. On s'en va. Les musiciens enve-
loppent leurs instruments dans des linceuils verts. C'est fini.
Que fait Hercule?
Hercule a pris son parti. Le concert s'est terminé par un
galop. Ce galop a mis l'âme d'Hercule dans le septième ciel.
C'est A... qu'il aime. C'est A... qui le consolera d'être dégrin-
golé des croisés. Vive A... et ses petites dents blanches!
Aussi, loin d'être conquis par la Vertu, comme son homo-
nyme à la peau de lion non tannée, c'est, hélas! l'autre que
suit Hercule.
Il s'élance. Il vole. Il rattrape, sous les arbres des Champs-
Elysées, les deux femmes aux toilettes excentriques, mais ravis-
santes. Il les salue. Il offre, en riant, son cœur, sa main, une
voiture et un souper.
Pauvre Hercule! Une main flère, et dont le gant sent bon,
s'abat sur l'une et l'autre de ses joues, brusquement. C'est A...
qui répond d'une façon inattendue aux propositions joyeuses
du galant caballero.
Hercule a été trompé par les apparences... parisiennes. B...
est la cocotte qu'il aurait dû conduire à l'hôte)... garni. A... est
la demoiselle vertueuse. Cruelle méprise !
Hercule s'en aperçoit trop tard. Il n'est plus temps do revenir
sur ses pas.
B... a disparu, et Hercule reste, ébahi, et la joue chaude,
sur le trottoir, tandis qu'un équipage de grand chic emporte
uu loin A... cl sa mère, toutes deux courroucées encore de
l'insolence inexplicable de ce « jeune homme. »
E. D'HERVILLY.
LES HOMMES MECONNUS
PLONPLON, L'AMI DU PEUPLE
Il faut un certain courage pour se vouer, sans aucun motif
d'intérêt personnel, par pur amour de la justice et du salut pu-
blic, à la réhabilitation d'un être quelconque méconnu ; dame
aux camélias ou général à pommes cuites ; il faut un certain
courage pour présenter à la foule comme l'homme politique le
plus capable de dénouer sérieusement la situation, un person-
nage dont le nom n'avait joui jusqu'ici que du privilège d'é-
veiller l'éclat de rire. Cetle tâche, il ne sera pas dit que M. Por-
talis l'aura accaparée à lui tout seul.
Oui, quoique do gros volumes soient pour cela nécessaires,
nous voulons pourtant rappeler, no fût-ce qu'en quelques mots,
car la place nous est fatalement mesurée, tous les titres du
grand Plonplon, de Plonplon méconnu, à ce titre d'ami du
peuple que Marat ne peut cependant pas accaparer à tout
jamais.
Nous ne remonterons pas jusqu'à son tout jeune âge pour le
signaler do bonne heure ami du peuple dans les bras d'une
femme des champs, sa nourrice, après laquelle il se crampon-
nait déjà avec l'énergie d'un individu qui sent que l'avenir est
au peuple, et que c'est à lui qu'il faudra s'adresser pour être
pourvu plus tard d'une belle et grosse pension.
Faisons un grand saut historique pour montrer tout de suite
le prince Plonplon à l'une des époques les plus mémorables de
sa vie, au 2 Décembre. Démocrate convaincu, il ne pouvait,
sans protester énergiquement, souffrir l'égorgement de la Ré-
publique au bénéfice d'une ambition ôhontée.
Sacrifiant tous ses intérêts de famille, il fut un de ces héroï-
ques malheureux qui voulurent tenir tête au coup d'Etat. Tout
le monde devrait savoir qu'il n'a tenu qu'à un cheveu que ce
fût lui qui expirât sur une barricade du faubourg Saint-An-
toine à la place de Baudin.
Le cri fameux : « Vous allez voir comment on meurt pour
vingt-cinq francs » est de lui. Et le prince patriote, en pronon-
çant ces paroles, allait s'élancer au-devant des projectiles meur-
triers, quand tous les députés présents s'emparèrent de sa per-
sonne en s'écriant :
— Oh! non, pas vous, prince! n'exposez pas vos jours pré-
cieux.
Et Baudin lui-même, l'arrêtant du geste :
— Je ne le souffrirai pas; le peuple a besoin de vou:-.
Dévoré du regret de n'avoir pu tomber en martyr de sa foi, se
révoltant à l'idée seule d'accepter quoi que ce fût d'un prince
qu'il savait trop ami de la fraude, Plonplon se demanda quel
moyen lui restait à présent d'être utile au peuple.
Il ne se le demanda pas longtemps. Les âmes vraiment grandes
sont toujours prêtes à un généreux sacrifice.



