Frézier, Amédée François
Dissertation historique et critique sur les ordres d'architecture — Paris, 1769

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i DISSERTATION
hors d'état de connoître en quoi consiste la vraie beauté des.
décorations. Notre siecle ne ressemble pas mal en cela au siecle
dans lequel vivoit ce fameux arcliiteâe ; on peut bien, sans être
trop rigide, en dire autant que lui, & avec plus de raison, puis-
que nos meilleurs conuoisseurs prennent le siecle à'Augusle, qu'il
critiquoit, pour le modèle de la perfection de l'archite tture, sans
examen raisonné ; de plus, ils adoptent le goût particulier de
quelques-uns de ces architectes modernes , qui se sont plus scru-
puleusement attachés à la bagatelle, qu'à remonter aux vrais prin-
cipes de leur art. Nous croyons donc, suivantl'espritde Vitruve,
que l'on doit assérvir les Ordres d'architefture aux loix de la raison,
& que, sur ce principe, on peut condamner tout ce qui n'y est
pas conforme, même l'antique ; & parce que nous avons les
préjugés qui sont en sa faveur, & la pluralité des voix à com-
battre , nous devons établir ces loix, & montrer sur quoi {a)
sont fondées les raisons de la vraie beauté.
L'idée que nous avons de la beauté ou de la difformité, est le
plus souvent un effet de l'habitude que nous avons de voir cer-
taines choses, ou de les entendre louer & approuver de ce qu'elles
sont faites d'une façon plutôt que d'une autre ; mais la mode
n'estpas toujours une règle sûre pour juger du beau & du dissorme,
puisqu'elle a des vicissitudes qui changent souvent l'un pour l'au-
tre. Cette règle ne se trouve que chez les esprits libres de préjugés,
qui, après avoir vu & combiné plusieurs ouvrages de disierens
tems & chez dissérentes nations, sont en état de discerner les
beautés purement naturelles, qui se font sentir, au travers des
usages établis par la mode, à ceux qui lui prêtèrent la raison. Il
faudrait donc, pour venir à un examen des Ordres d'architec-
ture, trouver de ces sortes d'esprits ; mais ils sont rares, même
parmi les gens de la profession, qui en paroissent les juges natu-
rels; & l'on peut avancer, sans extravagance, qu'on ne doit pas
toujours s'en tenir à leurs décisions. Je puis appuyer cette opi-
nion du jugement de Vitruve , liv. 6, cliap. 11 ( b) ; mais en voici
la preuve.
La plupart des architectes ont sucé, dès leur enfance, les
principes des maîtres qu'on leur a donné , ou qu'ils ont adopté
(a) Quod potest efie cum automate 6* ratione decoris. Vitr.
(£) Uamque omnes homines, non j'olùm architetli, quod ejt bonum pojsunt probare. Vitr.
liv. 6, c. il.
Judiciis autem inûrmis obscurata mentes non valent prépare quodpotefl esii tum autoritatt
& ratione detoris. Vitr. ibtd.
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