Gazette des beaux-arts: la doyenne des revues d'art — 2.Pér. 14.1876

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GÉROME.

On ne pouvait songer à aller à Moscou, cependant; mais, à travers
l’Ukraine, et même à travers l’armée de l’empereur Nicolas, il n’était
pas impossible de gagner Constantinople. Les amis suivirent la route du
Danube. Un jour que le bateau s’était arrêté pour une relâche sur les
bords du fleuve, ils descendirent à terre; le hasard les amena près d’un
groupe que le brouillard du matin dissimulait, il se trouva que c’était un
corps de musiciens en train de répéter une marche de combat. Gérôme
s’approcha, regarda à son aise, prit ses croquis et ses notes, et les
Cosaques le laissèrent faire. Depuis, on est devenu plus prudent ailleurs,
et du peintre trop audacieux, un autre ennemi en eût fait peut-être un
otage, plus vraisemblablement un espion et une victime. Ut voilà com-
ment, parti pour dessiner dans l’Ukraine les vassaux de la grande Rome
antique, Gérôme y rencontre les acteurs d’une petite page d’histoire
contemporaine, dont les modestes ligures éclipsèrent, hélas! celles de
Virgile et de Brutus, mais en ouvrant à celui qui avait su les voir et les
pourtraire une nouvelle veine de succès; elle est loin d’être épuisée, et
c’est dans cette vue soigneusement entretenue et renouvelée de l’élément
pittoresque, et de la physionomie des races étrangères, que le peintre
retrouve encore aujourd’hui les plus incontestables triomphes. C’est elle
qui en assurera sans doute la durée.

Le Siècle d’Auguste fut peu regardé. Il méritait plus d’attention. On
trouva que le voisinage de Y Apothéose cl' Homère nuisait à celle d’Au-
guste, et la critique se rejeta sur le petit tableau des Musiciens russes;
elle y épuisa ses louanges ; mais comme certaines rancunes se cachaient
peut-être derrière ces éloges largement accordés, il n’est pas défendu
de croire qu’on espérait cantonner le jeune artiste dans un genre réputé
inférieur, en lui faisant craindre l’insuccès définitif d’un essor ambitieux
qui inquiétait probablement d’autres que ses amis.

Peu après, Gérôme recevait une nouvelle commande de peinture
décorative ; il devait cette fois peindre quatre figures isolées et symbo-
liques dans les arcatures de la bibliothèque des Arts et Métiers. Moins
gêné et moins excusable, il échoua de nouveau. Le goût de l’arrange-
ment et le sens de l’idéal semblaient décidément lui échapper comme
f intelligence des scènes historiques et mystiques, et cette impuissance
le vouait désormais à la représentation exclusive des choses vues. On se
hâta de l’en avertir, en lui laissant, il est vrai, pour consolation l’assu-
rance qu’il était appelé à prendre le premier rang parmi les peintres
ethnographiques de la jeune école.

CH. TI MCA L.

{1m fin prochainement.)
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