Gazette des beaux-arts: la doyenne des revues d'art — 2.Pér. 13.1876

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LA VIE DE MICHEL-ANGE.

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« juste qu’il s’en venge comme il fait, et voici sa vengeance; comme
« nous l’avons fait mourir, lui, ainsi mort, nous a enlevé la lumière, et
« ses yeux clos ont fermé les nôtres, qui ne resplendissent plus sur la
« terre. Qu’aurait-il donc fait de nous pendant qu’il vivait? »

Michel-Ange a parlé, et nous devons croire ce qu’il dit. Tous ses
contemporains ont appelé la Nuit la figure de femme endormie du tom-
beau du duc Julien, et Michel-Ange ne s’y est pas refusé; car il a consa-
cré le nom en la faisant un jour parler elle-même.

Rien n’est, en effet, plus célèbre que les deux quatrains écrits sur
cette figure de la Nuit • ils sont tels qu’il sera toujours impossible de
ne pas les répéter1. Une main inconnue avait un jour affiché sur le sar-
cophage un premier quatrain ; Michel-Ange répondit, au nom de la Nuit.

Le premier, qui est de Giovanni-Batista Strozzi, est charmant ; l’éloge
y est délicat; il est ingénieux, léger, élégant et digne de Y Antho-
logie, où se trouve déjà cette épigramme de Platon sur la figure d’un
vase d’argent : « Ce Satyre, Diodore l’a endormi; il ne l’a pas ciselé. Si
tu le piques, tu le réveilleras. » Mais quelle supériorité dans la réponse
amère et profonde de Michel-Ange; jamais peut-être il n’a écrit en vers
avec plus de clarté, de concision, de plénitude et de grandeur. On est
dans un autre monde, et l’esprit de Dante a passé par là.

Me permettra-t-on d’essayer à mon tour, non pas de rendre ces belles
épigrammes, mais d’-en donner une idée. Pour une pièce courte, des
vers, même affaiblis, ne se traînent pas comme une traduction en prose,
et la seule force du rhythme peut les mettre à même de rester un peu
moins loin du mouvement des originaux.

Cette Nuit, que tu vois doucement sommeiller,

Sort des flancs d’un rocher sous le ciseau d’un Ange;

Elle dort, elle vit, et, s’il te semble étrange,

Elle te parlera; tu n’as qu’à l’éveiller.

Il m’est bon de dormir et meilleur d’être en pierre.

Dans cet âge honteux, dont l’honnête homme est las,

De ne voir ni sentir la grâce est singulière.

Donc, ne m’éveille point; va, passe, et parle bas.

XXXIV. —Lx Bibliothèque du couvent de Saint-Laurent. — Dans
les lettres de Michel-Ange il n’est question de la Bibliothèque de Saint-
Laurent qu’en 152h. Il dit alors que le pape lui en demanda un dessin,

\. Voir pour le texte de ces quatrains à la page 91 de l’article de M. Guillaume.
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