Gazette des beaux-arts: la doyenne des revues d'art — 2.Pér. 16.1877

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LE RAPHAËL D’UN MILLION

n février 1870, on exposait au musée du Louvre, dans la
salie Denon qu’on appelle aussi la salle des batailles de Le
Brun, le tableau d’autel des dames de Saint-Antoine de Pa-
doue peint par Raphaël; le propriétaire, M. Bermudez de
Castro, duc de Ripalda, en voulait un million, c’est pourquoi
il a été surnommé le « Raphaël d’un million. »

11 avait d’abord été placé dans le cabinet de M. Reiset,
qui aime le Sanzio et le connaît bien ; les empressés durent
à son obligeance de voir les premiers cette œuvre capitale.
On connaît son histoire qui est des plus authentiques depuis son origine jusqu’à nos
jours. Exécutée à Pérouse vers 1504 pour le couvent des religieuses de Saint-Antoine
de Padoue établi dans cette ville, elle fut achetée en 1678 pour le princeColonna; puis,
en 1802, le roi de Naples l’acquit de la maison Colonna; ce tableau fut conservé dans
les appartements particuliers du roi jusqu’à l’année 1860 où il devint la propriété du
duc de Ripalda. Embarqué alors sur un bâtiment de guerre espagnol, il finit par
arriver à Madrid où il demeura jusqu’à la fin de 1869, époque à laquelle le duc obtint
du gouvernement français l’autorisation de le déposer au Louvre.

En l’exposant, l’administration voulait consulter l’opinion publique, et, si elle eût
été favorable, le gouvernement aurait demandé le million aux Chambres. La guerre a
mis fin à la négociation ; le tableau emballé dans une caisse est resté à Paris pendant
le siège et la Commune, et, en juin 1871, il était dirigé sur Londres.

On se rappelle l’intérêt qu’il inspirait aux personnes éclairées; presque tous les
journaux s’emparèrent avec chaleur de la question, ils voulaient l’acquisition et don-
naient leur avis motivé; le grand peintre excitait le savoir critique de chacun et faisait
surgir les idées les plus variées sur l’art.

Quelques-uns s’étonnaient de la couleur; les draperies, écrivait l’un d’eux, sont
d’une puissance de ton extraordinaire, on dirait que le Giorgione les a réchauffées de
ses glacis ambrés, de ses laques sanguinolentes. M. Yitet parlait aussi de l’intensité
générale des tons qui semblent faire pressentir les Vénitiens.

Pour cette coloration puissante qui frappait les artistes et qu’ils ne pouvaient
expliquer, il suffisait de se rappeler qu’à ce moment Raphaël était tout empreint du
faire de son maître, et que le Pérugin est souvent un coloriste hors ligne. Pour nous
en convaincre, nous n’avons qu’à jeter les yeux sur le tableau du Salon carré acquis
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