Gazette des beaux-arts: la doyenne des revues d'art — 2.Pér. 22.1880

Page: 140
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GAZETTE DES BEAUX-ARTS.

dent, mais l'ensemble manque d'unité; la fin languit, le dénouement est
plus curieux que naturel. Le roman, ainsi que le théâtre, exige l'emploi
de moyens qui ne s'acquièrent que par une longue pratique, et Fro-
mentin manquait de cette pratique. Il est donc nécessaire, pour juger
équitablement Dominique^ de le prendre pour la fantaisie de genre
intime d'un artiste dont le charme, suivant l'expression de Sainte-Beuve,
est tout entier dans le développement et les nuances. Il n'est pas défendu
d'y voir une sorte d'hommage discret rendu au génie de George Sand.

La correspondance échangée à propos de Dominique mérite de fixer
l'attention.

A la date du 18 avril 1862, après la première partie parue dans la
Bévue des Deux-Mondes, George Sand écrivait à Fromentin la lettre
suivante qui appartient à M. Arago, et que celui-ci nous a très obli-
geamment communiquée :

Oui, c'est très beau, c'est admirablement dit, et c'est d'un fond excellent, ça s'en-
gage un peu lentement, mais c'est si bien peint et si bien posé ! Du moment que Domi-
nique raconte, on est tout à lui. Le coup de pistolet surprend un peu, mais nous
saurons bien ce qui l'amène. Ce qu'il amène est très bien amené ainsi. Ce récit ne
ressemble à rien et fait beaucoup chercher, beaucoup penser, beaucoup attendre. Donc
l'instinct, au point de vue romanesque y est tout aussi fait que si d'habiles combinai-
sons d'événements l'avaient engagé. Tout ce qui est peinture de lieux, de personnes,
de situations et d'impressions, est exquis. Tout ce qui est analyse est très fouillé,
très profond, encore mystérieux à beaucoup d'égards et bien ménagé. Enfin, j'attends
la suite avec impatience. C'est bien long, quinze jours!

Je ne peux pas voue, dire le bien que me fait cette lecture. Je ne sais pas si l'on
peut dire que la raison est génie, ou si c'est le génie qui est la raison même. Mais
génies ou talents, ils me font tous péter la cervelle avec leur pose, et je les trouve
tous fous. Leur manière de dire et de penser est de la manière, du premier au der-
nier. Je ne sais pas analyser comme vous les causes de cotte lassitude étonnée qu'ils
me causent. Je ne sais pas comme vous me dire où commence le sublime et où il
finit. Je ne juge que par l'impression qui m'est laissée, et comme votre Dominique, avec
qui d'ailleurs je me suis trouvée en contact étonnant dans "mes souvenirs d'enfance, je
sens beaucoup plus que je ne sais. Avec vous, je vis et j'existe, et le goût d'écrire me
revient; je ne dirai pas que c'est un bain qui me repose, ce n'est pas si froid que cela,
c'est une eau qui me porte et où je navigue en voyant bien clair ce qui fuit au rivage;
en allant avec confiance vers ce qui se dessinera demain sur les rives nouvelles. Car en
somme, Dominique n'est pas moi. Il est très original. Il s'écoute vivre, il se juge, il
veut se connaître, il se craint, il s'interroge, et il a le bonheur triste, ou grave; j'ai
donc pour lui un respect instinctif et je me sens très enfant auprès d'un homme qui a
tant réfléchi. Mais ce pilote qui s'est emparé de ma pensée ne me cause aucune inquié-
tude. Je suis sûre qu'il va au vrai et qu'il regarde mieux que moi la route que nous
suivons. Il vit dans une sphère plus élevée, mieux choisie, et s'il fait de l'orage autour
de nous, il n'y perdra pas la tête. Tel je vois Dominique jusqu'à présent. Mais il va
aimer et probablement souffrir. Là est pour moi une grande curiosité. Il vaincra. Mais
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