Gazette des beaux-arts: la doyenne des revues d'art — 2.Pér. 25.1882

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GAZETTE DES BEAUX-ARTS.

ment d’une allégorie, d’une moralité analogue à celles qu’Otho Vœnius
aimait tant. La peinture de Rubens raconte l’histoire connue d’un guer-
rier que son armure ne défend pas contre les séductions de la Volupté,
figurée ici par une courtisane nue et très-belle. Au premier plan, un petit
Amour vient sournoisement désarmer le héros. A droite, au fond, un dis-
ciple de Bacchus célèbre, le verre en main, les délices de l’ivresse. La
vertu cédera-t-elle aux incitations du vice? telle est la question. Ce
Rubens était à Gênes : c’est, selon toute apparence, celui dont Cochin
a parlé dans son Voyage. d'Italie. «Ce tableau, écrit-il, est de la plus
grande beauté; la couleur et l’effet de lumière en sont admirables; les
têtes d’une beauté et d’une vérité d’expression et d’exécution merveil-
leuses : il est bien dessiné et d’un beau choix : c’est un excellent mor-
ceau. » Nous ajouterons que les chairs, tirant un peu sur le rouge, sont
tout à fait giorgionesques et que, pour le maniement du pinceau, on ne
peut rien voir de plus consciencieux, déplus attendri. Ici, les façons de
peindre sont encore celles du xvr siècle et elles restent absolument ita-
liennes.

Il doit demeurer entendu que nous n’assignons aucune date précise
ni au Baptême du Christ du Musée d’Anvers, ni à l'allégorie du cabi-
net de la duchesse de Galbera, ni à l’étude d’après le Caravage du Vati-
can, ni aux dessins d’après Léonard, Michel-Ange et le Corrège. Nous
disons seulement que ces œuvres, qui sont toutes marquées d’un cachet
italien fort reconnaissable, sont de nature à donner une idée assez exacte
des impressions dont l’âme de Rubens était remplie lorsque Vincent de
Gonzague l’envoya à Rome. Il n’y resta pas longtemps. Il y revint après son
excursion en Espagne ; il vit, chemin faisant, des villes qu’il n’avait pas en-
core visitées et il compléta ainsi son bagage. Mais je crois que l'Italie fit dès
le premier jour la conquête de Rubens. Et comme les œuvres que nous avons
citées diffèrent un peu par le caractère de celles que nous rencontrerons
bientôt, comme elles sont essentiellement italiennes, les unes par le colo-
ris, les autres par le procédé de travail, il est permis de les dater approxi-
mativement et d'en fixer l’exécution au début du voyage. Il est d’ailleurs
naturel que Rubens ait commencé par l’imitation ; il est naturel aussi que,
moins expérimenté que l’abeille, qui sait choisir entre les fleurs, il ait eu
à l'origine un certain nombre d’idéals. La conciliation se fit plus tard.
Dans cette étude subtile et peut-être téméraire, nous cherchons les ruis-
seaux qui, venant de sources diverses et se contrariant parfois, se sont
associés un jour pour former la grande unité du fleuve définitif.

PAUL MANTZ.

(La suite prochainement.)
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