Gazette des beaux-arts: la doyenne des revues d'art — 2.Pér. 25.1882

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GAZETTE DES BEAUX-ARTS

craindre ce perpétuel conflit de deux mondes opposés où le plus raison-
nable, le plus avancé, le plus terne terrasse l’autre en perdant lui-même
de sa force et de sa raison. Les objets qui s’offraient d’abord aux yeux
formaient déjà des tableaux où tout l’Orient se révélait. Une ancienne
mosquée élevait là son minaret parmi les palmes, tandis qu’à demi cachés
par le feuillage des sycomores, les grands murs de ses dépendances abri-
taient du soleil tout un petit monde d’artisans constructeurs de noriahs
et servaient d’appui aux grands bois inégaux de leur atelier en plein air.

Aujourd’hui, tout a disparu pour faire place à de mornes espaces secs
et réguliers. Sur la rive d’un canal rectiligne, une file de maisonnettes,
qu’on pourrait croire apportées de Saint-Cloud, nous avertissent que le
règne des ingénieurs et des entrepreneurs est arrivé. On franchit ce ca-
nal, qui porte les eaux du Nil dans l’isthme de Suez, et on retrouve
d’abord, à peu près telle qu’elle était, la plus ancienne des rues mo-
dernes. La rue de Kantara ed-Dik était au xiil6 siècle le lit ou le rivage
du Nil qu’on en chassa (et qui s’en alla bouder jusqu’à Boulaq), parce
qu’il emportait toujours la riche mosquée d’El-Maks (la Douane), bourg
alors détaché qui est devenu le quartier Copte. La rue du Consul de
France, de M. de Lesseps et de M. de Blignières, doit les arbres qui lui
restent aux soldats de Bonaparte et de Kléber, quelle conduisit toujours
à la victoire « tambour battant >;. Elle était alors fermée au nord par la
grande porte de Saladin, Bâb el-Hâdid (la porte de fer) et au sud par une
porte de quartier que Saïd pacha fit démolir toutes deux dans un de ces
élans de caprice destructif comme il en avait parfois.

Parvenu devant l’hospitalière demeure de Yakoub Artîn bey, où était
située la seconde de ces portes, on aperçoit à droite une ruelle qui fut le
déversoir des eaux du Nil amenées par le canal Naçiriyèh sur la place
Ezbékiyèh, au moment de la crue. Il y a quelques années, on trouvait
encore au bout de cette ruelle, un bas-fond assez large, ancien étang
qu’alimentait le canal et qu’ombrageaient de charmants bois de palmiers.

Aujourd’hui les arbres sont abattus, la place est comblée, nivelée jus-
qu’au premier étage des maisons riveraines, dont les balcons sont main-
tenant au ras du sol nouveau. Un quartier neuf, à plan géométrique tracé
dans le cabinet, est sur le point d’en prendre possession.

Lorsqu’on a contourné un pâté de maisons qui, sur la droite, semble
barrer la rue de Kantara ed-Dik et occupe la place de l’ancienne Inten-
dance de l’armée d'Egypte, les embellissements du Caire apparaissent et
déroutent les souvenirs : on débouche sur une place toute moderne et de
forme triangulaire; mais dans ce square parisien entouré de maisons à
cinq étages, comment reconnaître cette pointe nord de l’Ezbékiyèh, jadis
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