Gazette des beaux-arts: la doyenne des revues d'art — 2.Pér. 25.1882

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UNE RIVALITÉ D’ARTISTES AU XVIe SIÈCLE.

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gnait que son rival ne dévoilât au Pape le préjudice résultant de la mau-
vaise qualité des matériaux ; enfin il redoutait par-dessus tout de le voir
s’exercer dans l’architecture, sachant d’avance qu’il l’y éclipserait com-
plètement.

Que la manière de construire de Bramante prêtât à la critique, nous
l’accordons volontiers : impatient, fougueux comme il l’était, Jules II
voulait que les édifices naquissent comme par enchantement. Pour lui
plaire, Bramante faisait apporter le mortier et les pierres pendant la nuit :
le jour venu, on commençait la maçonnerie, sans s’inquiéter de la solidité
des fondations. Jamais on n'avait vu précipitation pareille. Les con-
séquences ne se firent pas attendre : au bout de peu d’années des crevasses
se produisirent partout; des pans de murs entiers s’écroulèrent, par
exemple dans le corridor du Belvédère ; les Loges elles-mêmes menacè-
rent ruine ; enfin il fallut des efforts gigantesques pour consolider les fon-
dations de Saint-Pierre. (Raphaël dut consacrer de longues années à ce
travail ingrat.) Mais de cette négligence à des malversations il y a loin.
Admettra-t-on d’ailleurs que Michel-Ange fût le seul homme capable de
découvrir ces abus, et le seul assez courageux pour les signaler au pape?
Giuliano da San-Gallo éiait aussi compétent que lui en pareille matière;
il avait de plus l'oreille de Jules IL Si Bramante cherchait à se délivrer
de quelqu’un, ce devait être de Giuliano, et non d’un sculpteur qui n’avait
jamais jusqu’alors fait œuvre d’architecte.

Ce qui est certain, c’est que dès 150(3 Bramante cherchait à desservir
Michel-Ange auprès du maître. On a cru longtemps que pour se venger de
son ennemi il suggéra au Pape l’idée de lui confier la décoration de la
voûte de la chapelle Sixtine, sachant que l’artiste florentin n’avait jamais
peint à fresque et espérant lui préparer ainsi un échec. Mais les documents
nouvellement publiés tendent à prouver, d’accord avec le témoignage de
Yasari, que l’initiative de ce projet revient à Giuliano da San-Gallo, et que
Bramante, loin de le favoriser, le combattit avec ardeur.

Ces intrigues ne tardèrent pas à frapper vivement l’imagination de
Michel-Ange. Ombrageux comme il l’était, il se crut entouré d’ennemis,
vît partout des embûches. Il alla jusqu’à se figurer qu’on en voulait à sa
vie. « Si je n’avais pas pris la fuite, écrivait-il après s’être mis en sûreté à
Florence, je crois que mon tombeau aurait été prêt avant celui du pape».

Une lettre d’un maçon, compatriote et ami de Michel-Ange, Pierre
Rosselli, — celui-là même qui fut chargé dans la suite de mettre en état
la voûte de la Sixtine —, nous fournit les détails les plus curieux sur une
conversation que le pape eut, en sa présence, avec San-Gallo et Bra-
mante. L’hostilité de ce dernier y éclate au grand jour.
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