Gazette des beaux-arts: la doyenne des revues d'art — 2.Pér. 25.1882

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GAZETTE DES BEAUX-ARTS.

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négresse vêtue de rouges divers est bien drapée et quel costume pittoresque que celui
de la femme qui revient de la messe! Malheureusement ce n’est pas de la modernité,
et les connaisseurs du jour n’admettent que cette forme de l’art, eux qui traitent
M. Meissonier d’aquarelliste à l’huile! M. Maurice Leloir peut rivaliser avec son frère;
il a presque autant de talent, et, comme lui, ses modèles ne sont pas modernes. C’est
dans le xvme siècle qu’il les prend, ceux entre autres qui dans le cadre d’un
éventail font une promenade sur l’eau et qui sont si finement et si spirituellement exé-
cutés. La Saisie est le tableau capital, où la vérité des personnages et des accessoires
est remarquable : d’abord les trois huissiers vêtus de noir, crottés et râpés, qui font leur
besogne, puis les robes éparses, les bouts d’étoffe, jusqu’au corset que l’un des recirs
soulève d’une main triomphante. C’est la défroque de Manon Lescaut. M. Yibert n’a
fait qu’un tableau de cardinal et il est d’une raillerie trop douce pour avoir été com-
mandé ou acheté par M. Paul Bert. Un cardinal a le droit d’aimer encore la musique
et de l’écou'er les yeux au ciel. A côté de l'Andanle, la pièce à sensation, M. Yibert a
peint des personnages isolés comme le Dormeur e' le Loup de mer.

L’an dernier, M. Détaillé avait à exécuter son tableau des récompenses, et il avait
aux aquarellistes une petite exposition. Cette année, c’est une autre cause, un pano-
rama, qui amène le même effet. M. Détaillé n’a qu’une aquarelle importante : Un
souvenir des grandes manœuvres, consacré au ma échal Canrobert et au général Le-
brun, d’une exécution parfaite. Il me semble que le dessin, très intéressant d’ailleurs,
qu’expose en outre M Détaillé n’a aucunement le caractère d’une aquarelle et qu’on
l’a admis par un accroc fait au règlement. Je ne m’en plains pas, car le dessin est
particulièrement curieux et il démontre tout aussi bien la sûreté d’œil et de main
de M. Détaillé. Qu’on regarde, si on en doute, le cheval du premier plan et les cava-
liers microscopiques qui se perdent dans la montagne à la recherche des Kroumirs.

Je n’insisterai point sur les Espagnols de M. Worms, sur les villageoises de M. E
de Beaumont, sur les paysages de M. Roger Jourdain, qui à Cannes et au cap Martin
s’est consolé de ne plus avoir Bougival pour horizon et l’atelier du constructeur Cham-
bellan pour modèle. C’est toujours le même talent.

M. Duez a fait, cette année, un grand pas comme aquarelliste; il est devenu
maître du procédé à l’eau. Ses couleurs sont plus harmonieuses et il a rendu à ravir
les tons gris et fins de la mer sur deux éventails tout à fait charmants.

Les animaliers sont représentés par M. Lambert et un peu par M. John Lewis
Brown. Chats et chevaux, telles sont leurs spécialités. Pour M. Lambert, oui, c’est
encore des chats qu’il expose, n’en déplaise au lecteur ; je vais être obligé de redire
pour la centième fois que M. Lambert a autant d’esprit que ses modèles. U faut, pour
parler de lui, faire entrer dans sa phrase les mots malice, talent. Comment ne pas
les répéter à chaque ligne? C’est si difficile qu’il vaut mieux ne pas le tenter et
s’avouer vaincu. M. John Lewis Brown met des hommes sur le dos de ses chevaux,
voilà pourquoi je l’intitulais tout à l’heure un demi-animalier. Il les place ensuite au
milieu des plus charmants paysages, des prairies verdoyantes au-dessous de cieux
mordorés, où les arcs-en-ciel peuvent se donner la main d’un tableau à l’autre.
M. Brown a toutes les faveurs du parti intransigeant. A quoi est-il redevable de cette
indulgence, car il choisit souvent ses cavaliers au temps de Louis XV, ce qui est un
crime impardonnable. On l’excuse peut-être parce qu’il ne met point de bordures
blanches à ses aquarelles. Il n’en faut ^>as plus pour les désarmer.

N’oublions pas surtout M. Eugène Lamy, qui conserve bien vivant ce talent qui date
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