Gazette des beaux-arts: la doyenne des revues d'art — 3. Pér. 22.1899

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GAZETTE DES BEAUX-ARTS

Chavannes, l’arbre immense sous les rameaux duquel s’abriteront
des générations frémissantes comme un essaim...

Gustave Moreau a fui les Salons; il a poursuivi son rêve et ce
rêve l’emporte de plus en plus au delà de la sphère humaine et des
spectacles prochains, dans une sorte d’éther raréfié où de la mort
il fait germer la vie.

Le tableau et la vaste aquarelle représentant Salomé dansant
devant Hérode, qui furent exposés en 187G, frappèrent grandement
les esprits armés pour l’examen et laissèrent la foule sous l’im-
pression d’une surprise des sens analogue à celle que procurent
l’opium et les incantations des derviches. Œuvres d’art insolites el
d’éclosion purement cérébrale., on ne pouvait rattacher ces images à
aucun prototype d’inspiration païenne ou sacrée ; imprégnées d’une
poésie sauvage et rythmée, elles sortaient de la dramaturgie pic-
turale en un élan brusque et puissant et s’émancipaient de toutes
les catégories connues. Pour beaucoup de contemporains, elles résu-
mèrent l’esthétique de Gustave Moreau ; une littérature adventice
les a prônées et commentées à rebours; il est nécessaire d’insister
sur elles.

Certes, le sujet n’est pas d’invention nouvelle et se laisse aisé-
ment pénétrer ; la danse de Salomé devant Hérode n’a-t-ellc pas ôté
figurée par bien des maîtres anciens? Ne la voyons-nous pas naïve-
ment ou ingénieusement retracée, au Louvre même, par le bon
Taddoo Gaddi, à Prato par Filippo Lippi, à Florence par Ghirlandajo,
dans les merveilleuses fresques de Santa Maria Novella, par Andrea
del Sarto au Scalzo ! Et quel caprice provocant, quelles piquantes
trouvailles chez les peintres flamands et germains, depuis Memling
jusqu’à Cranach ! Sans parler des Salomé recevant de la main du
bourreau ou emportant sur un plat la tête du premier martyr —
figures qui furent chères surtout à l’école lombarde, justement pour
l'ambiguïté de leur personnage et la perfidie de leur sourire, —
la séduction du tétrarque par la danse de l’odalisque précédait logi-
quement, dans les histoires peintes, la décollation de saint Jean-
Baptiste dont elle est le prologue ; et le caractère profane, cruel —
j’allais dire romanesque — et volontiers licencieux de l’épisode, est
sans doute ce qui l’empêcha de tomber franchement dans l'icono-
graphie populaire. Gustave Moreau se saisit du thème incompa-
rable, y mit, pour ainsi dire, sa griffe et le fit sien.

C’est qu’il était sien, en effet, par son essence intime. Loin de
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