Gazette des beaux-arts: la doyenne des revues d'art — 3. Pér. 23.1900

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GAZETTE DES BEAUX-ARTS

Je dois encore insister sur le caractère le plus frappant de notre
peinture : la tète de la Vierge, développement ou synthèse — je laisse
à d’autres le soin d’en décider — de types familiers à Fra Filippo
et à Fra Angelico, le maître de Bcnozzo Gozzoli. Elle est si charmante
dans sa grâce un peu morose qu’on lui eut souhaité une place
d’honneur dans la galerie de beautés chastes et maternelles que vient
de nous donner M. A. Venturi1. Or, non seulement elle n’y figure
point, mais j’y cherche vainement une œuvre, appartenant au der-
nier tiers du xvc siècle, avec laquelle cette tête exquise soit étroi-
tement apparentée. Ce sont les sculptures, les terres cuites des
délia Robbia, qui fournissent les analogies les plus prochaines 2.
Le type arrondi de Ghirlandajo, le type anguleux de Botticelli, la sua-
vité un peu niaise des Ombriens, sont tout autre chose — sans qu’il
soit facile de préciser par le langage des contrastes que le rappro-
chement des images rend si sensibles. Machiavelli a donc fait une
découverte au pays de la beauté pensive ; une fois, dans sa vie
d’auxiliaire et d’imitateur, il a créé. On oublie volontiers les inven-
teurs, mais les découvertes ne se perdent pas. Celle de Zenobio n’au-
rait-elle pas été remarquée par le plus illustre de ses successeurs?
La tète de la Belle Jardinière, peinte en 1507 à Florence, ne révèle-
t-elle pas, malgré ses formes plus amples, que Raphaël, au cours
d’une promenade à Pise, accorda quelque attention à l’œuvre qui
figurait alors dans l’église de Santa Croce ? J’ai cru dès l’abord, à
l’aspect du tableau de Dublin, constater un je ne sais quoi de ra-
phaëlesque dans cette Vierge préraphaélite, peinte plusieurs années
avant la naissance de Sanzio. Il m’est aussi venu à l’esprit que les
autres Vierges, filles florentines du génie de Raphaël, diffèrent
entre elles et de la Belle Jardinière, comme si chacune avait reçu sa
forme définitive sous le rayon d’une impression nouvelle... Mon
hypothèse est bien hardie, je ne la donne même pas pour une hypo-
thèse, mais comme une possibilité vaguement entrevue. Ceux qui
prendront la peine de la contrôler voudront du moins reconnaître,
je l’espère, que je n’ai pas fait à la Vierge de Machiavelli l'honneur
d’un rapprochement trop immérité.

SALOMON REINACH

1. A. Venturi, La Madonna ; avec 521 photogravures. Milan, Hoepli, 1900.

2. Ibid., p. 178, 179.
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