Grand-Carteret, John
Les moeurs et la caricature en France — Paris, 1888

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LES MOEURS ET LA CARICATURE EN FRANCE

pendant la Révolution ne reconnaissent aux estampes de l'époque « ni le jet
puissant, ni le crayon étrange, ni la tournure magistrale, ni la hardiesse, ni
la bizarrerie des inventions rieuses. » Ils n'y voyent que plats refrains de
vaudeville, que pointes ramassées dans les rues, mises en scène par des des-
sinateurs moutonniers, se calquant, se copiant, retournant de tous les côtés
une ironie misérable.

Assurément, la caricature politique qui n'existait pas, qui n'avait pas joui
de la liberté d'allure accordée en Angleterre, n'eut pas cette envergure, cette
puissance sociale et humaine qu'acquiert le rire lorsqu'il devient une
force, mais durant ce grand drame qui s'appelle la Révolution, elle fut ce
qu'elle devait être avant tout : une arme de combat, annotant, illustrant,
expliquant graphiquement les événements à l'usage d'un parti.

Plus on approche de la Terreur, plus elle devient pauvre et rabaissée, cela
est vrai; une grande conscience, un grand dévouement manquèrent alors à
la France pour protester à la fois contre l'orgie sanguinaire des exaltés et
contre l'entêtement criminel des gens de l'émigration ; les dessinateurs
sont moutonniers, cela est encore vrai ; ils se copient, ils ne sortent pas d'un
certain cercle d'idées, soit, mais aussi, les ouvriers qui burinaient cette
imagerie n'étaient point des indifférents, des teneurs de crayon ou des pous-
seurs de burin à la solde d'un marchand, fournissant le pour et le contre,
tous furent des convaincus, des citoyens apportant à l'œuvre commune leur
travail. Alors, on ne vit pas ce qui se présente si souvent de nos jours, des
artistes sans conviction, chantant, le soir, les louanges du personnage qu'ils
ont le matin même traîné dans la boue ; alors, le métier n'avait pas tout
gâté; alors, l'artiste n'était pas un isolé, mais bien un prenant part à la
lutte.

C'est pourquoi, quand on parcourt, classées en ordre, ces estampes de la
Révolution, on sent, quand même, passer au travers des papiers jaunis
— papiers à gros grains ou au fil de Hollande — je ne sais quel souffle
puissant et terrible : chacune de ces feuilles rappelle un événement, chacune
porte en elle sa raison d'être et son enseignement. Quelle source d'études et
de piquantes observations, le jour où l'on voudra comprendre que c'est là
la véritable histoire, l'histoire vécue et toujours vivante, fût-elle enfouie
sous la poussière des cartons.

A cela, les écrivains classiques objectent qu'on ne saurait, décem-
ment, remuer ces souvenirs des plus mauvaises années ; que ces images,
conçues par de piètres dessinateurs, sont d'une pauvreté inouïe, que
tout leur esprit se trouve dans la légende. Certes le dessin, je l'ai reconnu
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