Le rire: journal humoristique — 3.1896-1897 (Nr. 105-156)

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— Je ne me suis jamais privé sur rien. J'ai trois cent vingt francs de pension. Eh bien, j'trouve le moyen de tout manger. Dessin de Huard.

UNE VENGEANCE PROVIDENTIELLE

Ce vieux ladre de Labriek-Pilez m'avait découvert sous le frais
coutil de la terrasse du café où j'écoulais ces jours de torpide villé-
giature.

Aussitôt il s'était insidieusement informé de mes projets de soirée.

— Je compte diner au cercle, puis, sans doute, — les distractions
sont si rares en province — entrer pour une heure et une coupe de
mauvaise tisane, dans telle maison hospitalière et close où vous
êtes admis sur la présentation de vos dix-huit ans révolus (et même
moins, avec des protections), c'est dire que vous pouvez m'y accom-
pagner, car il n'y est pas de limite d'âge.

Mais le misérable ne m'avait interrogé que pour, lâchement, me
couper toute retraite.

— Merci, dit-il, c'est moi qui vous emmène.
■— Dans un endroit pas banal, au moins?

— Très banal, au contraire, chez moi!

Il ne me restait pour me défendre que de misérables et, oh ! si
aisément, récusables prétextes :

— Je sais combien Mme de Labrick-Pilez est impressionnable,
surgir comme ça, à l'improviste, lui causer ce dérangement...

— Mais du tout, ce matin encore, elle se plaignait de votre négli-
gence! *

Je n'ignorais point que le maniaque n'insistait qu'en l'intention
de dévaliser à l'aise mon érudition au sujet de quelque nouvelle
pièce rare, récemment acquise pour sa collection de pains à cache-
ter (de l'époque la plus reculée jusqu'à nos jours).

— D'ailleurs, ajouta-t-il pour m'ôter tout scrupule, sans la moindre
cérémonie, à la fortune du pot.

— Sans cérémonie, m'écriai-je indigné, mais j'adore les cérémo-
nies! Sans façon, n'est-ce pas? C'est-à-dire que vous me voulez offrir
d'innommables restes sur une nappe maculée, attacher au cou une
serviette sale et servir des fonds de bouteilles. Non, non, vous ne
m'arracherez pas à mon hôtel confortable pour tenter la fortune de
votre pot, gémis-je les larmes aux yeux, je la connais, la fortune du
pot, honteusement hypothéquée et hypothétique plus encore. Vous
voulez me faire manger d'abominable cochonnerie, fis-je avec co-
lère, en me . laissant entraîner par le pingre, car on ne sait guère
refuser qu'aux vrais amis.

Je subis le dîner sordide en songeant : la cave est fameuse, nous
nous rattraperons sur une bouteille vénérable.
Mais la bouteille ne vint pas!

Ce sera sur la fine, pensai-je, sur la bonne vieille fine de 1840.

Non plus ne vint la bonne vieille fine de 1840.

Et pourtant je n'étranglai pas le vieux ladre, parce que je suis
faible et que j'ai peur des gendarmes ; mais je lui refusai les trésors
de mon érudition et brutalement je pris congé.

Je cherchai à m'introduire dans la cave ; j'aurais, comme un
vainqueur, fait sauteries goulots des bouteilles vénérables et je me
serais saoulé de bonnes choses; mais la porte était lourdement
barricadée et le soupirail trop étroit pour me donner passage.

Seul dans le parc lunaire je m'aperçus de tas de sable, de briques,
de sacs de ciment, de chaux, du mortier, toute une petite cons-
truction en perspective et je découvris ma vengeance.

Un spectateur attentif n'eût pas manqué d'observer alors que je
retirais prestement mon chapeau, ma redingote et le reste, ne con-
servant guère que mon serre-tête et mon pantalon d'alpaga blanc.

J'emplis une brouette de matériaux et la dirigeai vers les soupi-
raux de la cave que j'avais entrepris de combler.

Pendant qu'un tuyau d'arrosage disposé ad hoc inondait abon-
damment le tout, j'alternais habilement les charges de sable, de
briques, déciment, de chaux, que j'envoyais dans la cave de façon à
l'emplir d'une mixture plus dure que le granit, immuable et inamo-
vible.

A ce moment, un garde vint à passer qui, suspectant mon manège,
m'interrogea non sans indiscrétion.

— Mon brave, fis-je, il faut que le jardin de votre maître soit
déblayé au petit jour, moi je n'en puis plus ; si vous voulez terminer
la besogne, il y aura pour vous un fameux pourboire (je lui glissai
sournoisement un louis d'acompte).

Le bougre se mit à l'ouvrage, tandis que je m'éloignais avec célé-
rité.

Quelques jours après mon retour à Paris, j'appris par les feuilles
publiques qu'un monsieur de Labrick-Pilez avait été mystérieuse-
ment maçonné dans sa cave; ce n'était qu'au bout d'une semaine de
fouilles laborieuses qu'on était parvenu à excaver son cadavre
(réduit à l'état de squelette par la chaux vive qui n'en avait fait
qu'une bouchée).

On se perdait en conjectures sur le mobile du crime, l'hypothèse
d'un suicide ayant été immédiatement écartée, mais les plus pro-
bantes présomptions pesaient sur un garde qui, depuis le jour de la
lugubre découverte, simulait la folie. Aussi bien, ajoutait spirituelle-
ment le journaliste, et de toute façon, sa tête peut être, dès à pré-
sent, considérée comme perdue.

Cependant, pour moi seul, la vérité apparaissait lumineuse,
autant que vengeresse : il était évident qu'aussitôt après mon départ,
le triste vieillard, descendu dans sa cave, pour y quérir à son usage
la précieuse bouteille de ma convoitise, avait trouvé le châtiment
de son âme parcimonieuse sous l'avalanche justicière du soupirail.

Après cela, essayez donc de nier la Providence !

Jean Prairial.

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Titel

Titel/Objekt
Le rire: journal humoristique
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Aufbewahrung/Standort

Aufbewahrungsort/Standort (GND)
Universitätsbibliothek Heidelberg
Inv. Nr./Signatur
G 3555 Folio RES

Objektbeschreibung

Maß-/Formatangaben

Auflage/Druckzustand

Werktitel/Werkverzeichnis

Herstellung/Entstehung

Künstler/Urheber/Hersteller (GND)
Huard, Charles
Entstehungsdatum
um 1897
Entstehungsdatum (normiert)
1892 - 1902
Entstehungsort (GND)
Paris

Auftrag

Publikation

Fund/Ausgrabung

Provenienz

Restaurierung

Sammlung Eingang

Ausstellung

Bearbeitung/Umgestaltung

Thema/Bildinhalt

Thema/Bildinhalt (GND)
Karikatur
Satirische Zeitschrift

Literaturangabe

Rechte am Objekt

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Künstler/Urheber (GND)
Universitätsbibliothek Heidelberg
Reproduktionstyp
Digitales Bild
Rechtsstatus
CC BY-SA 4.0
Creditline
Le rire, 3.1896-1897, No. 144 (7 août 1897), S. 2 Universitätsbibliothek Heidelberg
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