Coignet, Jules   [Hrsg.]; Achard, Amédée   [Hrsg.]
Bade et ses environs — Paris, 1858

Seite: 63
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LA VIEILLE ROUTE DE GERNSBÀCH

si séduisantes promesses entouraient ces mensonges, que tous les auditeurs l'écoutaient à l'envi.
« Égayez-vous, amusez-vous, disait le diable; le plaisir est tout, le reste n'est rien. »

Et les belles phrases ne lui manquaient pas pour développer ce beau système d'une philosophie
infernale. De tout temps Lucifer a été un savant rhéteur.

La foule applaudissait à ce discours, et c'était fait des populations ainsi pressées autour du noir
rocher, lorsque tout à coup, sur un rocher voisin, debout de l'autre côté de la route, un ange radieux
apparaît. Une robe lumineuse l'enveloppe, sur son front pur étincelle l'aigrette de feu, un divin sourire
éclaire son visage empreint d'une majesté céleste. De sa main droite il semble bénir la vallée et me-
nacer l'ennemi des hommes. A son tour il parle, et son éloquence onctueuse et chaude détruit un à
un tous les sophismes de Satan; la lumière se fait, la vérité brille, et la multitude ainsi assemblée entre
les deux chaires abandonne le diable et s'agenouille. Elle était sauvée!

Depuis ce jour mémorable, le rocher béni sur lequel l'esprit de lumière se montra s'est appelé le
rocher de l'Ange (Engelfelsen) .

Le grand Staufenberg est sur la droite, avec la tour qui domine le pays; à gauche s'ouvre la route
escarpée qui conduit à Ebersteinburg. On monte l'une des pentes de cette chaîne de montagnes qui
sépare la vallée de la Murg de la vallée de l'Oosbach.

Des fontaines, qu'on dirait disposées sur les côtés de la route pour rafraîchir le voyageur, mur-
murent sous l'herbe qui tapisse leur vert bassin. Le parfum de la fraise et de la framboise vous arrive
avec le vent. Ça et là, sous l'ombre des noyers et des hêtres, des bancs de bois invitent au repos.
A mesure qu'on avance, le paysage devient plus pittoresque; à chaque pas le regard embrasse une
partie nouvelle de la vallée où Bade groupe ses promenades et ses hôtels.

Les versants de la montagne sont hérissés de sapins séculaires et déchirés çà et là par des quartiers
de rochers aux tons rouges. Quelquefois le sapin s'écarte pour céder le terrain aux chênes et aux
frênes; parfois encore des noyers bordent la route et lui versent une ombre fraîche. Des vallons sont
auprès, abrités par des collines, et tout au fond l'œil découvre une maisonnette bâtie de quelques
planches où le berger prévoyant renferme les fourrages de l'hiver.

A chaque détour de la route le regard plonge dans une vallée : ici un hameau éparpille ses
chaumières au flanc d'un coteau; là les maisons d'un village se groupent autour d'un clocher pointu,
comme des brebis sous la houlette d'un berger. Quand la forêt s'entrouvre comme un rideau, on voit
de belles cultures, habilement ménagées : le maïs aux panaches flottants, le lin aux petites fleurs bleues,
la vigne et le houblon, la betterave et le froment. De petits sentiers tapissés de bruyères y descendent.

Un de ces sentiers qui se relient à la vieille route de Gernsbach commence un peu après le point
culminant où le chemin incline ses pentes vers la Murg : une borne avec une inscription l'indique au
voyageur. Ce sentier, qui tourne à gauche, descend dans la Gorge du Loup (Wolfschlucht).

Ici les collines se serrent, les rochers s'amoncellent; les sapins mêlés et confondus semblent fermer
tout passage au curieux qui pénètre sous leur ombre. C'est un désert sauvage où le silence n'est
troublé que par les coups de bec sonores du pivert frappant les vieux troncs. Au fond du ravin, les
ronces chevelues et le houx aux rameaux luisants se hérissent sous le pied du chasseur ; un dôme
épais de feuillage les recouvre. L'ombre est profonde et froide.

Si vous levez les yeux, vous distinguerez tout en haut, au sommet d'une muraille de rochers nus,
une croix de pierre isolée dont les bras s'ouvrent dans le ciel. Elle marque la place d'où un paysan
est tombé dans l'abîme.

Le sentier qui se glisse et rampe dans le ravin se heurte à tous pas contre d'énormes quartiers
de rocs et se tord parmi les troncs noueux des vieux arbres. Des sources cachées filtrent de tous côtés
sous la mousse ou mêlent leurs larmes d'argent à la chevelure des herbes flottantes. Le regard est
arrêté de tous côtéspar des masses gigantesques de grès hérissées de buissons. C'est un gouffre où
ne pénètrent qu'à midi les rayons du soleil : pareils alors à des flèches d'or, ils percent le feuillage
épais et sèment d'étoiles lumineuses la sombre et silencieuse solitude de la Gorge du Loup.
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