L' art français: revue artistique hebdomadaire — 5.1891-1892 (Nr. 210-261)

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l’art français

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teurs, émeut d’un long frisson d’aise les Plutarques engoncés
dans leurs traductions pesantes. Ces hommes qui bondissent
d’entre les colonnes et, poignards en avant, courent à l’Empe-
reur, ils vivent ! C’est bien la haine et l’ambition qui lespoussent à
la curée. La Louve en rugissant les regarde frapper leur maître. Le
désordre est partout. Ceux qui n’ont rien fait tendent le front
pour voir si le tyran souffle encore, et ceux qui s’en retour-
nent par l’autre côté de la salle, dressent d’effroi leurs mains
rouges !

Ensuite viennent Salotné dansant devant Hcr ode, le Bal des
tArdents (1889), avec ses seigneurs en flammes et son Charles
VI éperdu, blotti comme une bête ivre.entre les bras de sa sœur,
le Combat de cailles (1890), un groupe de jolis regards dar-
dés sur des blessures d’oiseaux. La Nouvelle au Harem, qui nous
transporte au pays Thébain de la xvme dynastie, et, pour cou-
ronner cette succession de chefs-d’œuvre, la Mort de Babylone,
envoyée cette année au Salon.

Ici, le cadre s’élargit en des proportions gigantesques; la pein-
ture prend les formes de la vie. Elle n’évoque plus, elle « repré-
sente».— Cyrus, roi des Perses, assiège Babylone. Balthazar,
dernier monarque, s’est enfermé dans son palais. Il a caressé les
murs de sa main huilée de parfums, les bonnes murailles de pisé
gardiennes de sa puissance. Lormidables de hauteur, et si tra-
pues que trois chariots pourraient galoper sur leurs épaules
rangées, elles surveillent les ennemis et font garde sans relâche
autour de la majesté du Roi. C’est l’heure du festin. Saoul d’im-
piété, droit contre Dieu, il ordonne qu’011 lui amène les vases
d’or et d’argent où l’Esprit repose, le trésor mystique volé à Jéru-
salem. Une fois cette profanation accomplie, le silence poigne la
salle; une main de mystère surgit de l’ombre, là-haut, parmi les
lions ailés, court un instant sur le mur pâle, et y trace en trois
mots la fin prochaine de l’Empire —- Cris des noirs, sanglots des
courtisanes ! — Les prêtres vont et viennent confusément et,
dans le tumulte, le monarque lait appeler Daniel. Le Prophète
s’avance, délicat, svelte, vêtu de lin, et dressé entre les femmes
atterrées, il traduit au roi la Parole de Dieu... Les trois mots
s’effacent alors brusquement, et Balthazar se met à rire; « Folie ! »
clame le roi débarrassé de la vision.— La fureur de cette baccha-
nale reprend avec plus de force. Les femmes, toute la nuit,
recommencent à se vautrer sur les dépouilles divines, et brament
au mâle, roulées dans leurs chevelures. Les prêtres, balançant
leurs fronts et leurs bras, ont psalmodié l’hymne du vin, et des
lyres ont frémi aux quatre coins du palais, dans les verdures de
lune et sur les terrasses d’onyx. Voici l’instinct du Tableau :
Balthazar est debout sur une opulente estrade, coiffé de la tiare
assyrienne, et, tandis que les femmes repues dorment en masse,
les cuisses pendantes, Cyrus, qui a détourné le cours de l’Euphrate
et s’est rué sur Babylone par le lit du fleuve désséché, pénètre
avec ses hordes guerrières dans la salle du festin. Un hurlement
s’élance vers les voûtes ! — La Babylonie ployée est réduite à
l’Empire des Perses.

Voilà donc un homme. Tandis que Paris poudroie aux courses,
flamboie aux beuglants et verdoie déjà, pourri d’ulcères, décom-
posé par le souffle civilisateur, prêt à rouler ses viandes mauves
au prochain trou d’un désastre, un culte est resté dans la foule,un
grain germe dans cet orage, et parmi les baliveaux rompus, voici
qu’un chêne va grandir.

Celui-là ne s’est point amusé au joujou moderne. Le « blanc
sur blanc », des impressionnistes, leur « bleu sur bleu », leur je

ne sais quoi sur le même je ne sais quoi n’a jamais déteint sous
ses ongles. C’est la frénésie du nouveau qui jette ces fiévreux dans
les fossés de l’art, le nouveau hors du beau, mais le neuf
quand même ! Et que ferons-nous du neuf, sinon, comme depuis
six mille ans, de souffler une petite perle au coin de l’œil d’une
bonne âme ? Tous les chefs-d’œuvre s’ajoutant l’un à l’autre,
avec leurs cadavres divins, leurs études, leurs efforts et leurs
veilles aboutissent à ceci : une émotion devant une figure, le cri
d’admiration des humbles au pied d’un tableau ou d’un marbre.
L’« expression » est nette ou obscure, delà forte ou indifférente;
que voulez-vous que cela nous fasse qu’elle soit « neuve » ?
Votre art n’est point pour un public de dieux, il est destiné aux
hommes, — et c’est encore de l’orgueil !

Aussi tout s’en va. A part certains qui sont de fer et brasés aux
flammes de la lutte, la foule des « esprits quotidiens » flue vers
sa destinée d’esclavage. De temps en temps, quelques œuvres de
haute cognée se taillent une place dans la forêt, et de leur clai-
rière de l’Institut, tremblants sur un vague terreau, les rabougris
se tiennent coi. Mais ces prises de corps sont rares. Pour un
Balthasar à Babylone, que de grues déplumées, que de singeries
de Salon, que de baigneuses, que de portraits jalousés des
enseignes, que de mauresques au bain et de five-o-clock béné-
volement attendus par les hangars d’une rémunératrice expor-
tation ! Et pourtant, quel beau rôle pour les peintres que de
lancer l’alarme et d’épouvanter un peu, des éclairs de leur pin-
ceau, les dernières années de ce pays déclinant...

Quelques uns restaient, dans l’universelle débâcle, et nous
autres, les attristés, nous gardions à cause d’eux notre foi. On se
disait que dans les hauts quartiers, sans souci d’aucun suffrage
officiel, cei tains encore, avec leur feu et leur sang sur la palette,
édifiaient à l’écart des œuvres de pur génie. Dans dette terre de
défections, ils étaient les seuls qui eussent gardé le rêve du passé,
l’idéale mémoire bleue du Jardin paternel. De ce souvenir là,
leur âme était tout étourdie; ils avaient encore aux talons la
poussière des bonnes routes, et leurs mains ne s’étaient levées
que pour la glorification du Beau. D’autres avaient imaginé l’en-
nemi, ils avaient peint et sculpté leur jeune haine, et, droits sur
les marches de l’Acropole, ils l’avaient jetée comme un défi dans
les rangs de la foule ! Mais le monde ne s’émeut plus, et cepen-
dant, des esprits comme ceux de Rochegrosse et Drumont s’a-
vancent dans nos batailles, si solidement armés, qu’à eux seuls,
si les âmes de nos contemporains n’étaient pas autant de fientes
puantes où grouillent tous les bousiers de la corruption mo-
derne, ils auraient assez de force pour reléguer en des calendes
séculaires l’irrémédiable anéantissement de notre Babylone
abrutie.

Transposons maintenant la parole !

Comme nous nous réjouissions, gavés de voluptés, repus de
tout, l’âme endormie dans les vénéneuses fleurs d’une Science
épanouie à son paroxisme, comme nous humions en barbares le
fond de toutes les coupes, avachis par l’ivresse de la « connais-
sance », émasculés, blottis contre nos femmes aux flancs sept
fois vendus et remonnayés par quelque Israël aux écoutes, comme
nous venions de rire, sûrs de nos forces légendaires, voici que
tout-à-coup, sans plus de bruit qu’un frôlement d’haleine, la
Porteuse de Faux des fins de Races, debout dans sa tunique
endeuillée, s’est dressée parmi nos orgies, et d’un ongle fatal a
tracé les caractères morts... Ensemble nous avons tressailli sur
nos couches, parmi les femmes et les fleurs, et nos prophètes ont
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