Gazette des beaux-arts: la doyenne des revues d'art — 3. Per. 19.1898

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GAZETTE DES BEAUX-ARTS

D’autres se sont évertués à idéaliser, à déifier la femme ; d’au-
tres ont voué leur talent à la glorification de sa grâce souveraine,
se sont attachés à rendre l’onduleuse élégance de sa démarche,
l'harmonie de ses gestes, se sont laissé séduire par l’abandon de ses
poses, apitoyer par sa faiblesse et sa fragilité ; ceux-ci ont plongé au
fond de ses prunelles bleues ou sombres, pour y découvrir le secret
de ses victorieuses séductions ; ceux-là eurent la fortune inestimable
d’immortaliser la mélancolie de ses yeux déçus, la poignante tris-
tesse de ses regards désabusés, à l’automne de la vie. Ingres l’a vue
placide et bien portante, sans trouble secret, sans rêves d’impossible
et d’irréalisable, sans chimères en tête, faite pour l’amour sain et
simple, préoccupée à peine de ses colifichets et de scs joyaux ; la
bonne bourgeoise, pour tout dire, ladouce fiancée, la digne épouse, à
bandeaux plats d’un Berlin l’ainé, d'un M. Rivière ou d’un AJ. Bochet,
la mère de famille parfaite qui fera, chaque matin, la toilette de ses
enfants partant pour l’école et surveillera elle-même la cuisson de
ses confitures.

Paul de Saint-Victor trouvait à la Source « une âme végétale ».
Le mot est admirable. Mais ne vous semble-t-il pas que la plupart des
femmes d’Ingres vivent ainsi d’une vie purement passive de plante
attendant l’ondée, d’une vie animale, tout au moins, pour monter
d'un degré dans l’échelle des sensations? ne vous remémorez-vous
pas, en présence de ces yeux fixes, impassibles, reflétant une lumière
douce, l’épithète que le vieil Homère attribue à la compagne véné-
rable de Zeus : « Héra aux yeux de génisse » ?

Cette impassibilité, d’ailleurs, le maître l’a voulue, et constater
qu’il l’a réalisée, c’est réjouir les mânes de celui qui écrivait :
« Dans les images de l’homme par l’art, le calme est la première
beauté du corps. » Il voulait encore que les yeux fussent expressifs :
« Dans une tête, disait-il, la première chose à faire, c'est de faire
parler les yeux. » Et sans doute, pour l’artiste, ce n’est pas sa faute
si, le plus souvent, les yeux de ses modèles n’avaient pas grand’
chose adiré. Ce peu, du moins, il le leur faisait dire juste et bien.

Ainsi, de quel ton tranquille les yeux de Mm0 la vicomtesse de
Senonnes, le beau portrait qui est l’une des gloires du Musée de
Nantes, expriment la douceur de vivre dans un palais italien, aux
côtés d'un mari fou d’amour, et de contempler chaque jour, de
l’aube au couchant, au moindre regard jeté sur le balcon de marbre,
le ciel limpide de Rome, et d’être pleinement heureuse, sans à-coups,
sans soucis importuns, toutes ambitions satisfaites. Ils parlent. Tant
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