Gazette des beaux-arts: la doyenne des revues d'art — 3. Per. 19.1898

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MADAME DE SENONNES

PAR INGRES

Baudelaire, qui fut, en art, un juge d’une merveilleuse clair-
voyance, Baudelaire, critique à la vision subtile, à l’esprit hautement
compréhensif, écrivit, parlant d’Ingres, qu’il admirait : « Les belles
femmes, les natures riches, les santés calmes et florissantes, voilà
son triomphe et sa joie ! » A maintes reprises, il insiste sur la « volupté
profonde » que dégagent ses œuvres ; et même, en un jour de crâne
franchise, il osera tracer, mais non point comme une accusation,
non comme un reproche, le mot de « libertinage ».

Ce gros mot abandonné, si l’on y tient, je ne vois guère ce qu’on
pourrait reprendre à cette appréciation, à cette louange. Et plus d’une
fois, devant des portraits féminins signés de ce grand nom d’Ingres,
devant tels fronts bas et polis, vides de toute spiritualité, devant
telles mains à dessein affinées, adoucies, devant telles gorges lisses,
caressées d’un pinceau attentif, amoureux, j’eus, très précise, cette
impression de sensualité perçue par le critique, et j’entendis crier
la joie savourée en présence de la chair saine et tentante, devant les
tièdes et molles étoffes enserrant de beaux corps jeunes. Certes, à
son insu peut-être, et sans arrière-pensée, je le veux bien, le
peintre de la Source fut un voluptueux, un adorateur passionné de
la beauté charnelle, et là, sans doute, est la cause de perfection de
presque toutes les effigies de femmes qu’il nous a laissées.
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