Le rire: journal humoristique — 3.1896-1897 (Nr. 105-156)

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Foudroyé sur le sofa du salon qu'il ne pouvait quitter,
— il n'avait plus ses jambes à lui — le jeune Russe regardait
s'éloigner dans le jardin ce divin corps de femme, l'harmo-
nie de ces sculptu raies épaules, la souplesse balancée de
cette taille fine, fusant comme un col de buire ancienne de
la ronde amphore des hanches. Elle marchait le long des
allées, onduleuse et lente, reprise par cette grâce de lys brisé,
par cet air éternellement convalescent où elle se mouvait,
vivait et parlait comme en un nuage d'où elle ne sortait que
dans les grandes occasions. Et l'étrange contraste de cet alan-
guissement valétudinaire avec ce corps de robuste déesse et cette
saine beauté de cariatide n'avait pas été une des moindres fascina-
tions exercées par l'ensorcelante veuve sur le brun moscovite.

Mais, pour l'instant, le brun moscovite restait écrasé sous le poids
d'une déception de plusieurs centaines de kilos. Il eut même, à un
moment donné, conscience que son âme devait avoir l'aspect d'un
chapeau de femme sur lequel un éléphantesque bottom — forcément
marital — vient de s'écrouler. Ce qui lui arrivait là était la chose à
la fois la plus extraordinaire et la plus mortifiante qui eût jamais

Juliette demeura un instant silencieuse, puis de sa voix la*se, un
peu voilée, très tendre, elle répondit, abandonnant ses deux mains
aux lèvres amoureuses du jeune Russe, assis à côté d'elle sur le

sofa : :

— Mon cher Otto, votre démarche me touche. Vous ne me depiai-
sez pas... non, certes, vous le savez bien... Je suis veuve et libre.
Nos situations se conviennent, et, vraiment, s'il est deux êtres faits
pour se devoir leur mutuel bonheur, c'est nous...

— Alors, vous consentez? palpita Otto, suant d'espoir, en lui dévo-
rant les mains de baisers...

— Non, fit-elle très émue.

Elle se dégagea d'un geste nerveux qui contrastait avec son habi-
tuelle morbidezza, et laïssa tomber de ses belles lèvres cette éton-
nante conclusion sur la tète du jeune homme :

n n'avait plus ses Jambes à lut.

atteint jeune Russe sur un sol ami. La moins prévue aussi. Par
la pensée, il se cinématographia les trois derniers mois... Son
arrivée en France avec l'escadre russe en qualité de correspondant
• lu Vronchia Nocorod de Saint-Pétersbourg... l'enthousiaste accueil
n< ii dans quelques familles patriotiques... et comme les lumineux
effluves d'un rayon X le pénétrant jusqu'au tuf de l'âme, l'apparition
cathodique dans sa vie de cette
adorable veuve, un soir de bal
franco-russe, dans une maison
amie... le coup de foudre ren-
forcé, devenu définitif, à la
suite d'une seconde rencontre.
Et puis, leurs relations com-
mençaient, on lui entrebail-
lait les portes de cette villa de
Eonnes-Cràccs, un délicieux
écrin de Soie dans un nid de
verdure, à Ville - d'Avray, où
Mme Engelmarta se réjouissait
depuis deux ans du trépas de
son mari, un fabricantdirrigar
teurs auto-électriques à billes
et à pétrole avec tuyaux incre-
vables et chambre à air (le tout
raccommodable en dix minutes
sur route), être grossier qui

Elle laissa tomber cette étonnante conclusion sur la tête du Jeune homme l'avait rendue abominablement

,„ . malheureuse. Elle vivait là très

— Lest a cause de tout ce qui nous rapproche, voyez-vous, mon retirée entre une jeune bonne,
Utto, que, si vous m'aimez il ne faut jamais plus (jamais plus, vous sa sœur de lait, et un vieux do-
ni entendez.) me reparler de ces choses, ni de mariage, ni de pas- mestique qui avait servi ses
sion ni de rien de tout cela! parenis; elle sortait peu, ado- ^^^etl^ cette

iit comme Utto,_ stupide, ouvrait la bouche pour mendier une rait la musique et la Russie...

explication, elle lui appuya vivement la paume de sa main parfumée Otto, élève de Sarasate, jouait du violon comme un chef d'attaque

SUf_ m reS en s'écrjant> douloureuse et plaintive : de Lamoureux. Peu à peu la plus douce des intimités s'établissait

JNon, non,-ne m'interrogez pas. Notre union est impossible. entre eux... La cour discrète et l'amour timide, où toute l'âme

6 tu°us a "irréPara,jle- Restons bons amis, comme par le slave d'Ouskelkhoff chantait des poèmes, ravissait Juliette... les

passe. Mon cœur est à vous, votre âme est à moi. C'est tout ce que je visites du jeune homme devenaient de véritables séjours. Il avail
puis, tout ce que je dois consentir. Et cela doit vous suffire. Il faut loué une chambre à Sèvres pour vivre dans son air et arrive)
même que cela vous suffise. Autrement, mon Otto, j'aurais le gros plus tôt, le matin...

chagrin de vous fermer ma porte, à jamais! Cependant, il est matériellement impossible d'assister à des fête»

fuis, troublée, avec une petite humidité dans ses grands yeux (fussent-elles franco-russes), sans quitter les genoux d'une femme

bruns, que veloutaient des lueurs vieil or, Mme Engelmaria se leva (fût-elle plus russophile que François Coppée), quand on n'assiste
pour gagner lentement la porte. pas aux fêtes, il est difficile d'en envoyer des comptes rendus quoti-

Juliette . supplia le Russe les bras tendus vers elle... diens à un journal, même quand ce journal vous paie pour ça. Or,

une se retourna sur le seuil, pour lui envoyer un baiser plein de Otto ne songeait pas un instant à se séparer de celle pour qui il eût,

tendresse contenue... Mais tout de suite elle esquissa le geste pâle sans hésiter, donné toute la rédaction du Vronchia Novorod, avec
aes tataiites - inéluctables et des irrévocables décisions, et elle le rédacteur en chef, le secrétaire de la rédaction, l'imprimeur, et
re^u^m.ura :. même le concierge du journal. Brusquement, la série de ses premiers

Jamais-- envois s'était interrompue. Comme là-bas, on n'y comprenait rien,

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L'Argonaute
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Serientitel
Le rire: journal humoristique
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Aufbewahrung/Standort

Aufbewahrungsort/Standort (GND)
Universitätsbibliothek Heidelberg
Inv. Nr./Signatur
G 3555 Folio RES

Objektbeschreibung

Maß-/Formatangaben

Auflage/Druckzustand

Werktitel/Werkverzeichnis

Herstellung/Entstehung

Künstler/Urheber/Hersteller (GND)
Métivet, Lucien-Marie-François
Entstehungsdatum
um 1897
Entstehungsdatum (normiert)
1892 - 1902
Entstehungsort (GND)
Paris

Auftrag

Publikation

Fund/Ausgrabung

Provenienz

Restaurierung

Sammlung Eingang

Ausstellung

Bearbeitung/Umgestaltung

Thema/Bildinhalt

Thema/Bildinhalt (GND)
Karikatur
Satirische Zeitschrift

Literaturangabe

Rechte am Objekt

Aufnahmen/Reproduktionen

Künstler/Urheber (GND)
Universitätsbibliothek Heidelberg
Reproduktionstyp
Digitales Bild
Rechtsstatus
CC BY-SA 4.0
Creditline
Le rire, 3.1896-1897, No. 108 (28 Novembre 1896), S. 2 Universitätsbibliothek Heidelberg
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