Tremaux, Pierre
Exploration archéologique en Asie mineure — Paris, [1858]

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EXPLORATION ARCHEOLOGIQUE EN ASIE-MINEURE.

STYLE GRÉCO-ÉGYPTIEN ET ANTIQUITÉS DU SIPYLUS.

On sait, par Hérodote et les récits des prêtres égyptiens sur les guerres de Sésostris, que ce
prince parcourut en vainqueur l'Asie-Mineure jusqu'à la Tbrace, et qu'il laissa, dans les pays
soumis, des monuments qui rappelaient le fait de ses conquêtes. Hérodote rapporte aussi que
quelques-uns de ces monuments existaient encore de son temps en Thrace, et deux en Ionie, l'un
sur le chemin d'Éphèse à Phoce, et l'autre sur celui de Sarde à Smyrne. Les savants se sont
beaucoup occupés de celui de ces monuments que l'on trouve sur la route de Sarde à Épbèse,
dans le seul défilé qui traverse la chaîne du Tmolus et qui puisse en effet servir de route entre
ces deux villes. Ce monument fut visité par Texier et Kieppert ; il a déjà été dessiné par le pre-
mier ; mais, comme il est a peu près impossible de reproduire son état actuel avec les moyens
ordinaires du dessin, je donne ici ce monument reproduit par la photographie, avec un croquis
propre à interpréter quelque forme et les saillies hiéroglyphiques dont il est assez difficile de
saisir les véritables contours, même sur nature. Ce monument a généralement été regardé comme
étant l'un de ceux décrits par Hérodote, tant à cause de la conformité de ses dimensions avec
celles que leur donne l'historien grec, que par ses dispositions principales, qui, sauf quelques
différences louchant la forme et la position des hiéroglyphes, sont assez conformes à la
description historique.

Cependant Lepsius, doutant de son origine égyptienne, signale d'abord celte différence, et
remarque que le bonnet pointu et les souliers à pointes retroussées (voyez planche 3) ne lui
semblent pas répondre aux monuments des Sésostris; il fait observer surtout que la lourdeur
et la proporiion des masses s'éloignent encore davantage de l'art égyptien.

A mes yeux, ce sont principalement ces derniers caractères qui font présumer l'origine égyp-
tienne de ce monument. Ces formes de proporiion plus lourde, ces hiéroglyphes en relief
méplats, non refouillés, et qui n'ont pas ]a finesse de ]a beI|e époque égyptienne, me rappellent
le style des monuments nubiens du Haut-Nil, que j'ai visités et dessinés. Les sculptures portent
l'empreinte d'un style médiocre ou de décadence bien compréhensible chez des colonies éloignées
de la mère patrie. Il serait bien possible aussi que le sculpteur ou le conquérant lui-même ait
adopté quelques particularités du pays qu'il habitait, comme cela se voit fréquemment de nos
jours. D'ailleurs la disposition (]e la coiffure ne rappelle pas précisément celle des derviches,
comme le prétend M. Lepsius ; celle-ci n'est pas aussi pointue; en outre, celle du bas-relief est
décorée sur le devant d'un accessoire qui rappelle certaines coiffures égyptiennes. Dans son
ensemble, elle rappelle aussi celles qui figurent sur nombre de bas-reliefs assvriens et persépo-
lilains; seulement la saillie de Ces sculptures est plus forte et le caractère différent (1).

Si de ce bas-relief nous nous reportons aux planches 1 el 2, nous retrouvons encore le même
caractère ou plutôt la même indécision de style. La planche 1 contient le plan d'une avenue et
la photographie d'un torse deli0n taillé en forme de sphinx. La planche 2 est la reproduction d'une
des statues assises qui bordent cette avenue. Ces statues sont toutes plus ou moins mutilées et
généralement sans tête, ce qui contribue beaucoup à empêcher d'en reconnaît le siyle d'une
manière plus précise. Cependant certains caractères égyptiens ne sont pas douleux, tant dans
l'ensemble que dans les detailS) nicn qu,on y rcmarque un cerUlm rapprochement vers l'art grec.

M. Texier, qui a vu ces stataeSj a supposé qu'elles avaient dû servir à l'ornementation d'un
stade, à cause de l'affaissement du terrain qui leur fait face; d'autres personnes ont pensé qu'elles
avaient dû former l'avenue de |-a yille, Ces hypothèses ne me paraissent pas satisfaisantes; ce

(I) En examinant la plancjie o, on ne perdra pas de vue que, dans l'impossibilité de placer l'instrument de photographie
en face du sujet, celle figure a reçu une certaine position oblique, à laquelle il faut avoir égard.



genre d'ornement n'était pas en usage dans les stades; il eût même gêné la vue des spectateurs.
Une telle avenue me paraîtrait mieux appropriée à l'entrée d'un monument qu'à celle d'une
ville, surtout si l'on s'en réfère aux usages égyptiens. Mon opinion s'est encore affermie dans ce
sens quand j'eus découvert et fait déterrer ces sortes de sphinx, qui ont échappé aux explorateurs
qui m'ont précédé. Ils paraissent avoir formé la tête de celte avenue sur une ligne perpendi-
culaire à celle des statues, ainsi que l'indique le plan (planche 1"). Mais, dans ce cas, quel
était le monument auquel celte avenue donnait entrée? Etait-ce aussi un de ces monuments
égyptiens ou plutôt gréco-égyptiens dont parle Hérodote, et dans lesquels figuraient des colonnes,
suivant les prêtres égyptiens? monument qui serait par conséquent bien antérieur au fameux
temple deyMilet, qui ne fut jamais terminé.

Guidé principalement par l'espoir de découvrir le monument égyptien qui existait sur la route
de Smyrne à Sarde, je suivis successivement les deux directions que cette route a pu avoir. La
première, celle qui de Smyrne passe à droite du Sipylus, près de Nimphi (Nimpheum), bien
qu'elle paraisse la plus directe, n'est cependant pas celle qui semble avoir été le plus suivie. Sur
celle de gauche, passant par Magnésie, on rencontre des ponts anciens , des parties de chaussées
pavées, qui indiquent une route plus importante et plus suivie, sans doute à cause de la ville,
qui faisait étape sur cette voie. A Magnésie on trouve les restes d'une forteresse génoise, placée
à une grande hauteur, sur les flancs profondément découpés du mont Sipylus. Elle est située dans
une position très escarpée, même du côté de la montagne. Parmi les ruines bysantines et gé-
noises de celte ville , on voit divers fragments plus anciens. En continuant ma route du côté de
Sarde , je rencontrai, à une heure et demie de marche , du côté de Kassaba, les restes mutilés
d'une statue colossale assise. Elle est taillée en plein relief dans le rocher de la montagne, à une
assez grande hauteur, el domine toute la belle plaine qui s'étend devant elle. Malheureusement,
les mutilations des mahométans, qui ne peuvent souffrir de scuplture d'hommes et d'animaux,
et aussi un peu les injures du temps, ne lui laissent plus qu'un intérêt historique. Toutes les
saillies, toutes les formes, ont été abattues et tellement altérées, qu'on a peine à saisir ses
mouvements dans cette masse informe (voyez la planche 4). Malgré sa pose sévère, cette statue
ne paraît pas remonter à une époque aussi reculée que la précédente. Des personnes auxquelles
j'ai parlé de celle figure, pensent qu'elle pourrait bien être celle de Niobé. En continuant ma
route, je trouvai, à une demi-heure plus loin, au pied de la montagne et à cent et quelques
pas à droite du chemin, un monument taillé dans le roc. Il se compose d'une espèce de pronaos
pratiqué à ciel ouvert dans le rocher, et donnant entrée à une première chambre, de laquelle
on pénètre dans une seconde non terminée. L'eau qui suinte dans ces pièces est probablement
cause de leur abandon avant l'achèvement. La pente extérieure du rocher, taillé en glacis, et
des tranchées, ainsi que l'indiquent la plan, la coupe et l'elevalion de la planche 5, paraissent
avoir été faites infructueusement dans le but de prévenir cette infiltration. A part sa similitude
de disposition avec divers monuments de la Nubie et de l'Inde, ce monument n'offre aucun dé-
tail d'architecture qui puisse lui faire assigner une époque précise.

A un quart d'heure plus loin, près de l'endroit où un fort ruisseau sort de la montagne, on
trouve immédiatement contre le chemin une niche de trois mètres environ de hauteur, taillée
dans le rocher; mais sa forme, plus concave et plus allongée que celle de Nimphi, ne permet pas
de supposer qu'elle ait reçu une figure du même caractère. Peu au delà de ce lieu, le mont
Sipylus s'abaisse subitement, fait place à la plaine, et ne me laisse plus d'espoir de trouver
dans ce lieu le monument égyptien qu'Hérodote place sur la route de Smyrne à Sarde.

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