L' art: revue hebdomadaire illustrée — 14.1888 (Teil 2)

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L’ART.

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Nous pourrions multiplier ici les observations que suggèrent ces précieux ouvrages et qui
en leur présence naissent tumultueusement dans l'esprit. Qu’il n'y ait pas dans cet ensemble
quelques traits hasardés, d’un goût douteux, des inventions trop subtiles ou des déploiements
trop abondants de chairs trop peu contenues, nous ne saurions le nier. C'est le propre du génie
de Rubens de provoquer avec une légitime admiration bien des controverses et des restrictions ;
mais, en vérité, quand on l'approche on ne songe guère à formuler ses réserves, tant il est
intéressant de surprendre, en quelque sorte sur le vif, le travail d'un talent si prodigieux, mis
au service d’un si grand esprit. Tout cela, en somme, est si vivant, si franchement inspiré, dans
ces poussées d'une sève généreuse la fantaisie se mêle si naturellement au bon sens, les associa-
tions d’idées, même les plus disparates, sont rendues si plausibles, apparaissent si charmantes,
un souffle si puissant anime toutes ces créations, le pinceau de l’artiste s'y montre si spirituel,
si sûr et si alerte, que jamais Rubens ne nous a semblé plus jeune, plus fécond, plus magistral.
L’âge, qui pour d’autres est celui de la déchéance ou du repos, n'avait fait qu'accroître chez lui
l'essor des facultés créatrices, et jamais, en ses plus belles années, il n'a montré une telle abon-
dance, une facilité et un élan si naturels.

Emile Michel.

SCENES DE LA VIE D’ARTISTE

LES STATUES BRISÉES

« Paris, que fais-tu de tes Dieux ? Paris, tes Dieux s’en
vont ! » Ce fut Sainte-Beuve, qui, le premier, chez nous,
poussa ce cri des Romains, arrangé à la moderne. Enten-
dons-nous bien. Sainte-Beuve, grand faiseur d’analyse,
n’aimait les Dieux d’aucune sorte ni d’aucun temps. Il
n’admettait ni le Jupiter Assembleur de nuages que chante
Homère, ni le Brahma des Indous qui, personnifiant les
forces de la Nature, change sans cesse de forme sans chan-
ger d’essence, ni le terrible Jéhova des Hébreux, ni le pâle
et doux Crucifié des chrétiens. Sainte-Beuve, carabin-
jacobin, comme Émile Littré, ne croyait comme lui qu’à
la divinité éphémère de l’homme. Les dîners au saucisson
du Vendredi saint et le fameux discours prononcé au Sénat
sur le diocèse de la Libre-Pensée n’ont été qu’une des
manifestations de son athéisme. Pourquoi donc déplorait-
il, en 1833, le fait de voir les Dieux quitter Paris ? Eh bien,
apprenez ce détail biographique qui ne manque pas de
piquant. Un ami avait conduit le critique dans l’atelier du
sculpteur Dantan, et là, l’auteur de Volupté, ayant été
admis à contempler les premières têtes qui devaient former
le Musée des Grotesques, de grands poètes, de grands
orateurs, de grands peintres, de grands chanteurs, tournés
en caricature, il ne s’était pas senti la force de se contenir;
il s’était jeté sur la plume à l’aide de laquelle il écrivait au
National d’Armand Carrel et il venait de lancer cette
apostrophe : « Paris, que fais-tu de tes Dieux ? Paris, tes
Dieux s’en vont ? »

Il outrait la note du désespoir, ce jour-là, bien certai-
ment, car, après tout, Paris est la ville du monde connu
où l’on aime et même où l’on fabrique le plus de dieux,
je veux dire des dieux dont parlait alors Sainte-Beuve.
Sous ce dernier rapport même, notre capitale a succédé à
l’Athènes de Lucien ; c’est incontestablement le seul
endroit où les sculpteurs soient honorés et enrichis. Bon
an, mal an, on y fait des statuettes par centaines de mille.
Il est vrai que ces mêmes idoles, on les adore et on les
brise avec la même facilité. Hélas ! plaignons les Dieux.

Juste ciel! comme la divinité des hommes passe vite!
Interrogez vos souvenirs. En ne prenant les choses qu’à
dater de i83o, combien de dieux et de déesses, tour à
tour encensés et jetés à bas de leurs piédestaux, nous
avons eu à rencontrer sur notre chemin ! Un jour, sous le
règne de Louis-Philippe, l'honorable M. Ballanche, l’au-
teur de Job, en revenant de l’Institut, longeait la rue de
Tournon, lorsque, presque vis-à-vis de l’Odéon, une
femme de ménage qui battait un tapis au troisième étage
de la maison voisine laissa tomber sur le vieillard un
objet rond et qui, en roulant sur le pavé, s’effritta en mille
miettes. — « Ah ! s’écria la femme avec un cri de détresse,
que vont dire mes maîtres? C’est l’oreille droite de notre
Chateaubriand ! Eh ! monsieur, ramassez-la ! » Il faut
ajouter que le vénérable M. Ballanche était cent fois plus
désolé qu’elle, puisqu il venait de voir tomber à ses pieds
l’oreille droite d’un dieu, qui, par-dessus le marché, était

civile que nourrissait le duc d’Orléans, frère de Louis XIII, et « à ne pas laisser refroidir cette fureur propre à la nation française, mais à
profiter de son impétuosité... pour entretenir ces discordes intérieures qui seules peuvent défendre l’étranger contre les menaces de la
France; divisée contre elle-même, celle-ci deviendrait inoffensive ». C’est là, ainsi que le remarque charitablement l’éditeur allemand des
lettres de Rubens, un axiome politique dont notre temps aurait tort de s'attribuer la découverte. Ad. Rosenberg, Rubens Briefe. i vol. in-8°.
Leipzig, 1881.
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