L' art ornemental: revue hebdomadaire illustrée — 2.1884

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L'ART ORNEMENTAL.

êtres mystérieux et malfaisants. Les doux instruments et les belles voix
résonnaient aussi à ses oreilles, apportant avec eux quelque joie et quel-
ques rêves riants.

LE CENTENAIRE DE 1789

Il paraît convenu que le meilleur moyen de célébrer le centenaire de
la Révolution, c'est de faire une Exposition universelle. Pourquoi une
Exposition universelle? Quel rapport y a-t-il entre une Exposition univer-
selle et 89 ? Quel avantage la France a-t-elle retiré des Expositions anté-
rieures, et quel profit se promet-elle de l'Exposition prochaine ?

Ces questions vaudraient peut-être la peine d'être examinées.

On nous dit que c'est la Révolution qui a organisé la première
Exposition. Il est vrai, et en cela la Révolution a eu grandement raison,
quoique cette tentative n'ait pas eu tout d'abord le succès qu'on aurait pu
espérer. Mais c'est la conception surtout que nous devons considérer. Il faut
bien remarquer que l'Exposition de 1798 était une Exposition purement
nationale. Il n'y avait pas alors de procédé plus sûr et plus rapide pour
dresser l'inventaire des industries françaises, pour mettre en relations les
provinces qui s'ignoraient, pour montrer à la France un tableau d'ensemble
de sa puissance productrice et comme une sorte de résumé de la patrie.
Les organisateurs de l'Exposition de 1798 devaient penser que, au-dessus
de tous les produits de l'industrie et du travail national, on verrait dis-
tinctement l'image de la nation, on sentirait battre à l'unisson le cœur de
vingt-cinq millions d'hommes que l'effet persistant des traditions féodales
avait, pendant des siècles, maintenus à l'état de division, presque d'hosti-
lité, même sous la main de la royauté depuis longtemps souveraine. Voilà
l'idée qui dominait dans la conception d'où est sortie la première Exposition
nationale; c'était une idée patriotique d'une incontestable grandeur; c'était
l'affirmation de la patrie française par la paix, par le travail, par le déploie-
ment de toutes les facultés qui marquent le progrès et assurent le bonheur
des peuples.

Que pouvons-nous espérer de semblable de l'Exposition de 1889, et en
quoi pourra-t-elle ressembler à celle dont on invoque le souvenir?

Les Expositions internationales dérivent d'une idée absolument diffé-
rente et singulièrement moins élevée. Il est possible, sans doute, que
quelques-uns de ceux qui y prirent part y aient vu comme une sorte de
symbole de la fraternité des peuples, ou du moins comme un achemine-
ment à la prédominance future des arts de la paix sur ceux de la guerre.

Mais il est trop manifeste que c'est là une utopie. La vérité est que les
Expositions internationales ne sont pour les industriels que des occasions
d'étudier les moyens de battre leurs rivaux. Ces prétendues œuvres de paix
ont pour conséquences immédiates de porter la guerre sur le champ tout
entier de l'activité humaine.

Les premières Expositions internationales sont pour beaucoup dans le
développement des concurrences qui, aujourd'hui, nous menacent de toutes
parts, et dans la supériorité croissante de certaines industries étrangères que
nous étions habitués à considérer comme nous appartenant exclusivement.

Nous avons chèrement expié nos triomphes aux Expositions de i85i,
de 1855, de 1862 et de 1867.

C'est notre faute, sans doute. Nous aurions pu, comme les autres,
profiter des exemples qui nous étaient donnés, garder à force de travail
l'avance que nous avions sur certains points et faire effort pour regagner
le terrain perdu sur d'autres.

Mais il aurait fallu pour cela deux choses qui nous manquent : recon-
naître franchement notre infériorité là où nous sommes inférieurs, et, là
où nous sommes supérieurs, admettre que cette supériorité n'est pas néces-
sairement au-dessus de la capacité de nos rivaux.

Mais non. Notre incorrigible et aveugle chauvinisme nous condamne
à ne jamais savoir tirer profit des leçons de l'expérience, quand elles ne
concordent pas avec l'opinion que nous avons de nous-mêmes, et c'est
précisément pour cela que les Expositions internationales ne valent rien
pour nous. Il sera temps d'y songer quand nos commerçants et nos indus-
triels, enfin convertis aux principes du libre échange, considéreront dans
l'exercice de leurs professions autre chose que la simple exploitation de
la bêtise et de la crédulité publiques, et comprendront la nécessité de se
maintenir, eux et leur outillage, au niveau des progrès de la science.
Jusque-là, restons chez nous.

Plus j'y réfléchis, moins je comprends ce que nous pouvons attendre
d'une Exposition internationale en 1889, et quelle signification elle peut
avoir à nos yeux. La paix universelle ? La fraternité des peuples ? quand
nous verrons les produits de l'Alsace et de la Lorraine exposés dans la
section allemande.

Notre industrie est-elle dans un état si prospère que nous puissions
espérer de ce côté des triomphes qui puissent consoler notre orgueil national
des humiliations trop récentes ?

Nous savons bien que non. Le seul résultat matériel que puisse pro-
duire en ce moment une Exposition universelle, c'est de faire monter d'un
nouvel échelon le niveau déjà trop élevé du prix des choses nécessaires
à la vie. Si c'est un avantage pour une certaine catégorie de commerçants,
il faut bien confesser que c'est tout autre chose pour le public. L'idée d'une
Exposition universelle est encore soutenue par la multitude de ceux qui
espèrent y trouver l'occasion de distinctions honorifiques ou lucratives, par
ceux qui aspirent à en constituer l'état-major sous un titre ou sous un autre.
C'est la grande question du panache qui s'agite et qui, pour beaucoup,
supprime la considération de l'intérêt réel du pays.

Les Expositions universelles ont fait leur temps. Pour les particuliers
comme pour les États, elles ne produisent plus que des déficits. Les gens
pratiques, les Anglais par exemple, y ont renoncé. Ils les remplacent par
des Expositions spéciales scientifiques, qui peuvent donner lieu à des études
comparatives, utiles au progrès des sciences, comme les Expositions d'hy-
giène, d'électricité, etc., etc:

En résumé, de quoi s'agit-il ici ? Du centenaire de la Révolution, d'un
vaste mouvement d'idées qui a ouvert une ère nouvelle. Eh bien, appli-
quons-nous à mettre sous les yeux du public, par une suite d'exemples
bien choisis, l'ensemble des transformations qui ont été le résultat de ce
mouvement national, celles qui précisément font que cette date est pour la
France une nouvelle ère.

Le président de la Chambre de commerce de Paris, M. Dietz-Monnin,
a énoncé une idée qui rentre dans ce cadre. Il demande que chaque province
de l'ancienne France réunisse les spécimens les plus caractéristiques des
industries qui lui étaient spéciales et que, en regard, on expose les machines
et les produits actuels des départements qui correspondent à chacune de ces
provinces. On verrait ainsi d'un coup d'œil les modifications ou les progrès
qui se sont produits depuis cent ans sur chaque point du sol national.

Le spectacle que nous donnerait une Exposition ainsi conçue ne serait-il
pas mille fois préférable à celui de ces grands bazars,de ces foires universelles
au delà desquelles le génie de nos organisateurs n'a jamais rien su trouver?

J'avoue cependant que je voudrais quelque chose de plus. L'industrie et
le commerce occupent certainement une grande place dans l'existence des
nations, et je suis bien convaincu que l'œuvre de 89 n'a pas été sans action
sur le développement qu'ont pris en France les professions qui ont pour
fonction de satisfaire aux nécessités de la vie matérielle. Mais là n'a pas été
la préoccupation essentielle de nos pères. On peut même leur reprocher
justement de ne pas s'être assez sérieusement préoccupés des difficultés inhé-
rentes à ces questions et de n'avoir pas fait tout ce qu'ils auraient pu faire
au point de vue des conditions du travail; d'autres nécessités, peut-être plus
urgentes à ce moment ou du moins plus apparentes, absorbaient toute leur
attention. C'est donc surtout, à mon avis, en considérant l'ordre d'idées qui
a déterminé leur activité, qu'il serait opportun d'en chercher aujourd'hui
la glorification.

Je voudrais donc que l'Exposition prochaine fût un résumé visible et
palpable de toutes les transformations politiques et sociales qui prennent
leur point de départ et leur raison d'être dans cette date de 89, quelque chose
comme l'histoire en tableaux de ce qu'a fait pour la France la Révolution.
A côté, et au-dessus de la manifestation du progrès industriel et com-
mercial, il serait facile de mettre sous les yeux du public et de lui faire
comprendre par des images et des rapprochements l'importance des trans-
formations politiques, gouvernementales, administratives, scientifiques,
militaires, scolaires, etc., etc., qui, elles du moins, sont l'œuvre propre
des législateurs de la fin du xvme siècle et qui marquent si profondément
la différence de la France nouvelle à la France ancienne.

Voilà dans quel sens nous devons chercher, si nous voulons éviter la
banalité et glorifier sérieusement le centenaire de la plus grande date des
temps modernes.

G. D ARGENT Y.

Paris. — Imprimerie de l'Art. E. Ménard et J. Augky, 41, rue de la Victoire.

Le Gérant : EUGÈNE VÉHON.
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