La caricature: revue morale, judiciaire, littéraire, artistique, fashionable et scénique — 1830 (Nr. 1-9)

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— Numéro 9. »

Tout ce qui concerne la rédaction doit être adresse, franco,
à M. A. Audidert, Rédacteur en chef de la Caricature,
boulevard Poissonnière , n. »5.

_50 DÉCEMBRE 1850.—

Les réclamations et envois d’argent doivent être adressés,
franco, au grand Magasin de Caricatures d’Aubert,
galerie Vcro-Dodat.

POLITIQUE , MORALE , RELIGIEUSE , LITTERAIRE ET

SCÉNIQUE.

Caricatures.

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OU

Ca Dame î?e Cljanit’.

« En vérité, dit-elle, en me voyant entrer, vous arrivez fort à propos,
mon cher maître. Vous êtes philanthrope aussi, vous, puisque vous
êtes avocat, et vous ne refuserez pas de me servir de cavalier, car
c est aujourd’hui le jour des malheureux ; oui, j’ai l’habitude de leur
consacrer exclusivement les vendredis, c’est bien le moins quand on
est dame de charité : le reste de la semaine j’ai tant d’occupations... »

Madame de G... est encore fort bien, car elle n’a que vingt-huit ans,
et son mari en a soixante; c’est dire quelle a conservé toute la fraî-
cheur de formes et de teint que donne une vie exempte de toute es-
pèce d’excès. Unie à dix-sept ans à un vieux conseiller en cour royale,
elle en a pris bravement son parti, et trop bien élevée pour avoir des
amans, madame deC... a des chiens et des pauvres : elle s’est fait dame
de charité.

Le moyen de ne pas donner dans la philanthropie, quand c’est une
jolie femme qui nous y convie et qui nous y mène en landau ! J’ac-
ceptai donc.

11 pouvait être midi lorsque nous montâmes en voiture : pour faire
du bien, aucuns diront peut-être que c’est commencer un peu tard
«ajournée; mais enfin vaut mieux tard que jamais. « Où va madame?
— A St.-Thomas-d’Aquin. » Sous arrivâmes bientôt... Madame de C...
après s’être signée en passant devant chaque image du Christ, me
fit parvenir avec elle jusque dans la sacristie, puis elle pénétra seule
dans un sanctuaire qui paraissait interdit au vulgaire profane, me
laissant quelque temps dans une espèce d’antichambre meublée de
prêtres de toutes façons , les uns jeunes, les autres âgés, mais tous à
faces roses ou rubicondes, à mollets arrondis, à mains blanches et
potelées, qui devisaient joyeusement de politique, de sermons, de fi-
nances , voire même quelque-uns de théâtres. — Ma belle compagne
vint enfin me reprendre , « Mais, lui dis-je en sortant, il me semble
avoir vu là beaucoup plus de gras chanoines occupés à prendre bien
la vie que de malheureux à consoler. — Oh ! ce n’est pas cela, reprit-
elle; c’est que dimanche M. l'abbé*** fait un sermon sur la bieufai-

.. ..... ‘ -

sauce, et vous sentez que je ne voudrais pas le manquer, moi, dame

de charité ; aüssi je suis venue pour savoir l'heure au juste.Main -

tenant, ajouta-t-elle, nous allons passer chez mon pâtissier, si vous
voulez bien ; je rends le pain-béni après-demain, et je suis bien aise
de faire cette commande moi-même; c’est la baronne de S.... qui l’a
présenté la semaine dernière, je ne veux pas qu’il puisse être dit
qu’elle a mieux' fait les choses que moi. » Ce fut l’affaire de vingt
minutes.

« Benoît, chez ma marchande de modes » — Je parus interdit.

« Je croyais que c’était le jour des malheureux ? — Sans doute... Mais
vous ne comprenez donc pas.... Après le pain-béni ne faut-il pas que.
je quête pour les pauvres, et je n’ai pas de chapeau pour cela... Est-ce
qu’on me donnerait si j’étais mise sans grâce comme une douairière ;
vous voyez donc bien que c’est uniquement pour les malheureux ce
que j’en fais.... Mais tenez, nous voici arrivés; au lieu de faire encore
des épigrammes, donnez-moi votre goût.—Madame... —Si. [e le
veux; cela ira plus vite. Celui-ci pour commencer. Comment trouvez-
vous ce chapeau : trop mesquin, n’est-ce pas?... Et cet autre; il
n’est pas mal? Mais il est bien mondain, je crois... Ce rose m’irait
assez bien... Et ce gris, qu’en pensez-vous?.... 11 faut que je l’es-
saie. » Aussitôt chapeaux de voler, modistes d’offrir. Je vis que tout
le magasin allait y passer. 11 y avait près de deux heures que nous
étions là. Je tirai ma montre. « Mon dieu! madame, m’écriai-je,
bientôt trois heures; l’Hôtel-Di eu sera fermé, et vûus avez, je crois,
un malade à y visiter. — Effectivement... Mon dieu que le temps
passe vite... Encore quelques minutes, que j’examine ce herret... Les
jours sont maintenant d’un court désespérant... Décidément je revien-
drai demain .. Mon cher maître, je suis à vous.

C’est un touchant spectacle que celui d’une visite à l’hôpital.... Ces
malheureux qui en consolent d’autres ( car les riches entrent peu
dans ces séjours de douleurs) ; ces enfans cpti crient, ces mères qui
cachent une larme, ces moribonds qui s’efforcent de sourire, ces vieux
amis qui se privent du nécessaire pour apporter en cachette à leur
ami un grossier superflu; ces infirmiers qui vont et viennent, ces
sœurs qui surveillent, ces convalescens squelétiques qui passent
comme des ombres, tout cela frappe singulièrement l’imagination.

Lorsque nous arrivâmes à l’Hôleî-Dieu, les autres visiteurs com-
mençaient à en sortir... Que de douloureuses séparations! que de
fausses espérances! que d’adieux éternels! que de mains se serrèrent
qui ne devaient plus se serrer jamais! que d’orphelins, que de veuves
pour le lendemain !
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