L' art: revue hebdomadaire illustrée — 1.1875 (Teil 2)

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L'ART.

malheurs, qu'elle était devenue légendaire. En effet, je la retrouvai figurée, jeune ou vieille,
rayonnante ou désespérée sur quelques albums et sur des objets très-divers.

Mais décrivons d'abord cette série de peintures. Nous le ferons avec quelque minutie, parce que
les copies des originaux, privées de couleur, eussent paru trop répugnantes. Nous n'avons choisi que
la dernière. Ces peintures sont très-anciennes, d'un dessin assez barbare, mais d'un grand senti-
ment. Elles sont aquarellées et gouachées.

D'abord, le portrait en pied de la dame, dans le costume pompeux des femmes nobles des
anciennes dynasties : les sourcils rasés et reportés au pinceau près des bosses frontales ; les dents
noircies et la lèvre inférieure peinte en vert1 ; la chevelure très-épaisse et très-noire, lissée et séparée
en deux sur le front, et glissant sur le dos et les épaules jusque sur la traîne démesurément longue
d'une jupe blanche, tuyautée et bordée d'un rempli de damas vert sombre. Une longue jupe écarlate
nouée à la ceinture, une robe bleue et des peignoirs blancs superposés, ne laissent voir qu'un angle
rose de chair à la naissance du cou. Debout, immobile, elle semble abîmée dans des pensées sombres.
Son bras laisse pendre l'éventail ouvert, et l'on ne sait si c'est la chaleur des larmes ou le fard
officiel qui rougit le tour de ses yeux fermés.

Puis, par-dessus un paravent formant premier plan, on la voit qui s'affaisse sur des coussins, à
demi soutenue par une suivante effrayée.

Elle expire sans doute dans la pièce voisine; une jeune servante agenouillée et qui se retourne
inquiète, active de son écran le feu qui fait tiédir les médicaments.

La voilà morte. Sa tête reposant sur un coussin, succède pâle et grave au rouge de la draperie
qu'on a étendue en travers dvi corps et remontée jusqu'au menton. Deux suivantes agenouillées
sanglotent, le visage dans les mains ou caché dans la manche. Sur une table, des aromates qui se
consument et des vases où trempent des branches vertes, auxquelles on brisera des brindilles pour
arroser la bouche de la morte de « l'eau des derniers moments ».

On a enseveli la morte dans une très-large robe blanche, nouée aux hanches. On l'a étendue
sur ses longs cheveux dénoués, au milieu d'une plate-bande fleurie; ses pieds, ses bras sont nus; son
bras droit est tendu le long du corps, l'autre est plié en travers de la poitrine ; son visage regarde le
ciel, comme les statues que notre Moyen âge français couchait sur la dalle.

Ici finit le lugubre et commence l'horrible. Mais en même temps les fleurs se mêlent à l'action
comme des pleureuses antiques à un cortège. Ce corps, tout à l'heure grêle et pudique, se gonfle
épouvantablement et bleuit. Les fleurs à pompons jaunes 2 et des roseaux à panaches roses ouvrent
leurs petites cassolettes, l'éventent et le parfument. — Cependant les fleurs jaunes ont disparu,
suffoquées, quand l'affreuse masse s'est marbrée de taches sanguinolentes. — Les roseaux eux-mêmes
s'étiolent, comme brûlés par les émanations putrides, quand les vers montent en bataillons pressés à
l'assaut des entrailles fluentes. Le vent a déchiré et emporté le linceul. La tête a roulé sur la joue.
Les orbites rondes semblent darder un regard phosphorescent. La chevelure emmêlée et les dents
blanches évoquent pourtant une rapide vision de coquetterie. — Les bêtes viennent précipiter le drame
qui s'attarde. Un loup a arraché une jambe et la dévore sur place. Un corbeau plane sur le ventre à
demi vidé; un autre délibère sinistrement lequel des deux yeux sans paupières son bec va fouiller.

Puis le cadavre retombe dans l'isolement. La terre, saturée de sanie, est comme un tapis noir —

1. L'usage de se peindre la lèvre inférieure en vert remonte vraisemblablement à la plus haute antiquité, puisque les femmes des
populations autochthones ou repoussées vers le Nord par les conquérants, les femmes de l'île de Yeso l'ont conservé. Elles extraient cette
couleur d'une plante appelée koutsin-gouta, plante de la bouche, une espèce d'aconit. (Voir L. de Rosny, Etudes asiatiques.)

Du temps de Thunberg ( Voyage au Japon, 1776) les femmes de Nangasaki, celles qui ne sont pas mariées, se rougissaient les
lèvres avec une couleur appelée bing. «Si elles en mettent légèrement, leurs lèvres ne sont que rouges; mais elles deviennent violettes
quand la couche est un peu forte, et c'est pour elles un grand degré de beauté. » Thunberg, qui était médecin et botaniste, examina ce
fard et reconnut qu'il était fait avec la fleur de carthame ordinaire, le Cartkamus tinctorius.

Enfin un officier de marine m'a dit avoir vu, à Yeddo, des femmes galantes avec la lèvre inférieure peinte en or.

2. Cette plante s'appelle so liagy ou plus poétiquement ominici. On la cueille au mois de juillet pour la poser sur l'estrade des aïeux.
Elle est souvent représentée dans les albums destinés à fournir des matériaux aux peintres céramistes, Liqueurs, etc. Elle a les apparences
d'une ombellifère, ou mieux encore d'une achillée. Les achillées se rencontrent généralement en France dans les terrains pierreux ou
remués, sur les talus de route, les monceaux de débris. A la plante que nous cherchons à reconnaître, s'associent certainement au Japon
des idées de mort, de tristesse, d'abandon ou aussi de pluie, et par extension de larmes. Tel, chez nous, la ciguë.
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