L' art: revue hebdomadaire illustrée — 1.1875 (Teil 2)

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LE REQUIEM DE VERDI

son exécution au théâtre de l op er a-comique.

e 22 mai 1873, la ville de Milan était en deuil. Un ': derrière la société; ce qu'il crée n'est pas son œuvre, mais celle
grand poëte, un grand citoyen, un grand homme de la croyance qu'il professe. Il n'en retire pas même le bénéfice
venait de mourir, et les Milanais pleuraient la perte de vivre dans la postérité. »
} de leur vertueux compatriote, Alessandro Man- Beaucoup de suppositions ont été faites au sujet et sur l'ori-

gine de cette prose vigoureuse et terrible, qu'on a attribuée suc-
cessivement à deux membres de l'ordre des frères mineurs, TJio-
mas de Cellano et Mathieu d'Aquasporta, qui tous deux vivaient
au xme siècle, puis à deux dominicains qui vivaient dans le
même temps. Humbert, général de l'ordre, et Latinus Frangi-
pani, puis à Auguste Bugellensis, enfin à saint Grégoire le
Grand et jusqu'à saint Bernard. D'Ortigue dit encore à ce sujet:
« L'incertitude qui règne relativement à l'origine du Dies irœ
est on ne peut mieux démontrée par la diversité de ces pré-
tentions. Mais ce qui tout à la fois, nous le croyons du
moins, expliquera la diversité de ces prétentions et chan-
gera tout à fait la nature de la question, sera la supposi-
tion infiniment plausible que le Dies irœ, loin d'être l'œuvre
d'un homme isolé, est en réalité une œuvre préparée de loin en
quelque sorte, l'œuvre de plusieurs hommes et de plusieurs
époques, et dont le germe et les types principaux existaient,
longues années avant son apparition définitive, dans les litur-
gies particulières de quelque monastère ou de quelque dio-
cèse... •

D'Ortigue, qui eût voulu ramener la musique religieuse au
seul plain-chant et la séparer de tout élément moderne et vrai-
ment musical, — en quoi je pense qu'il se trompait de la façon
la plus absolue — fait cependant ressortir avec beaucoup de jus-
tesse le caractère admirable du chant liturgique du Dies irœ}
qui est comme l'âme de toute messe de Requiem. « La science mo-
derne, dit-il, avec ses séductions, ses combinaisons, ses ressources,
ses effets, n'a rien produit qui puisse approcher du simple plain-
chant du Dies irœ. Cette mélodie, nue comme la mort, aux tons
crus, aux contours anguleux et abrupts, a quelque chose qui
frappe de stupeur et qui glace jusqu'aux entrailles; et ce qu'il y
a d'admirable, c'est que la même période mélodique se prête
aussi merveilleusement à l'expression de la terreur qu'à l'accent
de la supplication. Aussi loin de nous toute idée de comparai-
son entre deux choses qui procèdent de principes opposés, qui
appartiennent à des ordres d'idées différents, entre l'art litur-
gique et l'arc proprement dit, entre le plain-chant et la musique. »
Il esc certain qu'entre l'un et l'autre il n'y a pas d'analogie pos-
sible, et que les moyens mis en œuvre par la science moderne ne
peuvent entrer en parallèle avec la rigidité de lignes, à la fois
noble et décharnée du chant grégorien.

Plusieurs arcisces de génie onc exercé leur inspiracion sur le
texte redoutable et accablant du Requiem. Au nombre des plus
illustres il faut citer Palestrina, l'immortel réformateur du chanc
d'église, qui, ainsi que plus tard Jomelli, a écrit une Missa
pro defunctis ; puis, après ces deux grands hommes, Mozart,
Chérubini et Berlioz, à chacun desquels on doit un Requiem. Je
me garderai bien de chercher à établir une comparaison entre
ces admirables compositions et celle que Verdi a écrite pour
l'anniversaire de la mort de Manzoni; outre que ceci me mène-
rait beaucoup trop loin, l'utilité d'une telle comparaison ne me
paraît pas absolument démontrée. J'aime mieux déclarer, sans
tenir compte des célèbres productions antérieures du même
genre, que le Requiem de Verdi est l'œuvre d'un musicien de
génie, magnifiquement inspiré, et que ses beautés mâles, sévères,
grandioses, vous étreignent le cœur et vous saisissent, on peut le
dire, aux entrailles.

Une question se pose tout d'abord, dès l'audition des premières

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zoni, qui s'était éteint à l'âge de quatre-vingt-
neuf ans accomplis. J'eus occasion, peu de mois après, de voir
combien était touchant le culte voué par la vieille cité lombarde
à la mémoire d'un de ses enfants les plus illustres : son nom
avait été aussitôt donné à l'une des plus belles rues de la ville,
l'ex-via del Giardino, qui part de la Piazza délia Scala pour
aboutir à la Piazza Cavour ; on s'était empressé de placer sous
son invocation un charmant théâtre, nouvellement construit en
face de l'église San Fedele, et que le succès attendait ; une sous-
cription avait été immédiatement ouverce dans le bue de lui éri-
ger un monument, et les offrandes à cet effet étaient reçues dans
la plupart des offices publics; des études sur sa vie, sur ses
œuvres, sur son génie, son influence littéraire, étaient publiées
de tous côtés; une édition populaire à 1 franc, qui se débitait
par milliers d'exemplaires, étaic faite de son roman célèbre,
1 Promessi Sposi, et s'étalait aux vitrines de tous les libraires et
de tous les kiosques, tandis que des marchands ambulants vous
l'offraient partout, sur la place du Dôme, sur la place de la
Scala, dans la Galleria Vittorio-Emanuele, etc.; enfin dans toutes
les boutiques on apercevait son image, en gravure, en lithogra-
phie, en photographie; son buste se voyait partout, et il n'est
pas jusqu'aux boîtes d'allumettes que vous offraient les débitants
des rues sur lesquelles on ne retrouvât son portrait. Si jamais
grand poëte, grand penseur, grand artiste, a provoqué à son lit
de mort l'admiration et la reconnaissance de ses compatriotes,
on peut dire que c'est l'auteur immortel ec vénéré de Carma-
gnola. à'Adelghis et des Hymnes sacrés.

Un dernier hommage, et des plus éclatants, devait être rendu
à la mémoire de Manzoni : le plus illustre des compositeurs de
l'Italie contemporaine s'offrait à écrire une messe de Requiem
pour l'âme du plus illustre de ses poètes, et j'imagine qu'en
entendant dans la messe de Verdi, le 22 mai 1874, les fameux
mots de la prose funèbre, Alors stupebit, s'appliquant à leur glo-
rieux concitoyen, les Milanais ont dù tressaillir encore de dou-
leur et d'angoisse et se rappeler cette tête vénérable, si impo-
sante et si belle en son expression de calme et de sérénité.

On sait combien est admirable et puissante cette prose du Re-
quiem, à laquelle le Dies irœ donne un cara'.cère si dramatique et
si lugubre, ce Dies irœ dont l'auteur es', resté et restera toujours
inconnu. « Cette prose terrible et louchante, — dit d'Ortigue
dans son Dictionnaire de plain- chant; — que l'Eglise entonne
aux heures où elle porte le deuil d'un de ses enfants; cette poésie
qui tantôt éclate en formidables images, tantôt en sanglots déchi-
rants ; cette grande lamentation qui contient le cri d'angoisse de
l'humanité à la vue de ce jour qui doit consommer le règne du
temps et ouvrir le règne de l'éternité ; ce chant lugubre, ce Dies
irœ. ce monument de la foi qui a éclairé le monde pendant dix-
huit siècles, nul ne sait dire quel en est l'auteur ni le moment
précis où il a vu le jour. Il est bien vrai qu'il existe des chants
que toute oreille a entendus, que toute bouche a répétés, dont
les auteurs sont ignorés ; il esc bien vrai aussi que chaque cité
renferme un de ces merveilleux édifices, demeure du Seigneur ec
maison de cous, sur les murs duquel chaque siècle a marqué
son âge, chaque année sa ride, chaque faic sa dace, chaque révo-
lution sa cicatrice; mais la pierre où l'on pourrait lire la signa-
ture de l'ouvrier, cette pierre, nul ne la voit; elle esc enfouie ou
absente. C'est là le propre de l'art social : l'homme s'y abrite
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