L' art: revue hebdomadaire illustrée — 1.1875 (Teil 2)

Seite: 89
DOI Artikel: DOI Artikel: DOI Artikel: DOI Seite: Zitierlink: i
http://digi.ub.uni-heidelberg.de/diglit/art1875_2/0100
Lizenz: Creative Commons - Namensnennung - Weitergabe unter gleichen Bedingungen
0.5
1 cm
facsimile
EXPOSITION DE LA SOCIÉTÉ DES

AMIS DES ARTS DE BORDEAUX. 89

d'une belle allure dramatique, le secret de ses rêves, de son
orgueil, de son ambition.

Abraham, qui n'a pas non plus dans ce poème sa physionomie
légendaire, le rappelle au sentiment de sa faiblesse, de son impuis-
sance. « Tu n'es qu'un homme, » lui dit-il. Abraham est jeune
encore, mais déjà très-dévot, et Nemrod le trouve passablement
insolent. Le prince et le pasteur se querellent, et ici se place un
épisode qui n'est pas sans analogie avec une des situations de j
YElie de Mendelssohn. Abraham envoyé au bûcher, mais protégé
par les anges, échappe miraculeusement au supplice du feu. Nem-
rod n'en revient pas. Le peuple crie au prodige et se divise en
deux sectes qui revendiquent chacune pour son dieu, Baal ou
Jéhovah, l'honneur de ce miracle étonnant. De là un double
chœur très-bien travaillé et d'un puissant effet. L'analogie avec
YElie est dans le texte et non dans la musique. Ce double chœur
est bien de Rubinstein.

On conçoit que de tels incidents n'avancent pas la construction
de la Tour. Rentrée du surveillant qui trouve qu'on perd un temps
précieux.Les miracles ne sont pas le fait de cet homme pratique.
Ne nous amusons pas à la bagatelle et bâtissons un peu. Le peuple
ne demande pas mieux, mais Abraham ne l'entend pas ainsi. Il sup-
plie Nemrod et le peuple de renoncer à leur folle entreprise, et
ses supplications font une des belles pages de la partition. Le ciel
conspire avec lui. L'horizon s'obscurcit; l'orage gronde, la terre
tremble et la foule a peur.

Réussir un orage symphonique n'est pas chose facile après
tant de grands maîtres. Rubinstein a eu le mérite de renouveler
ce poncif chromatique. Les premiers grondements de son tonnerre
sont surtout très-ingénieux. Moins heureux le fracas instrumental
destiné à peindre l'effondrement de la Tour. Les instruments à
percussion y jouent un rôle agaçant et puéril. Cela est d'un réa-
lisme violent et mesquin. Si encore tout ce bruit nous procurait
une émotion quelconque ! Mais non ; quelque tapage que fasse la
grosse caisse, la chute de la Tour de Babel a fait plus de bruit
dans le monde. L'impression qu'a laissée dans les esprits depuis
l'enfance l'antique récit juif n'est pas rendue par ce charivari.

Voici qui vaut infiniment mieux : les déplorations de Nemrod
et le récit d'Abraham expliquant le mystère de « la confusion des
langues », autre légende dont le souvenir a fait pleuvoir sur la
partition une averse de plaisanteries aussi faciles qu'injustes.

Voici qui vaut mieux encore : les chœurs de la dispersion des
races. Ceci est le chef-d'œuvre de l'œuvre : un Kaulbach mu-
sical, mais un Kaulbach coloriste ; un pendant lyrique au célèbre
carton du maître allemand. Trois chœurs se succèdent, caracté-

risant les trois races qui se séparent devant les ruines de Babel
pour prendre possession de l'ancien monde. Il y a comme un
souvenir des chants de la synagogue dans ie chœur des Sémites
qui se déroule lentement sur un dessin d'orchestre oriental. Le
chœur des fils de Cham est une vertigineuse bamboula d'un
rhythme sauvage, d'une harmonie inculte; delà musique nègre
idéalisée. Puis c'est le tour des fils de Japhet, nos ancêtres, ceux
qu'on appelle maintenant les Aryas. N'ayant pas retrouvé la
musique aryenne, le compositeur leur a donné à chanter un lied
allemand ; c'est un peu moderne, mais c'est encore de l'indo-
germanisme.

Sans avoir la même originalité, le même piquant, les der-
nières pages de la cantate contiennent encore de réelles beautés :
un grand récit d'Abraham, faisant entendre, après ses malédic-
tions et ses menaces de tantôt, une parole de charité et de pardon,
large et émouvante déclamation; et le triple chœur final, aux
vastes développements, aux combinaisons multiples, résumées
et condensées dans une formidable péroraison.

La Tour de Babel est une des meilleures partitions de Ru-
binstein, qui n'en est plus à faire ses preuves comme composi-
teur. Musique instrumentale et vocale, concertante ou sympho-
nique, lyrique ou dramatique, il a abordé tous les genres, et il
n'en est pas un qu'il n'aie marqué de la griffe léonine du maître.
C'est un maître en effet, surtout parce que c'est une nature, un
tempérament puissant, fougueux, auquel il ne manque peut-
être que de savoir mieux modérer sa fougue et dompter la verve
qui l'entraîne : un défaut qui n'est en somme que l'excès d'une
qualité. De même qu'au piano, instrument rebelle, dont il a tiré
des effets nouveaux, dont il est par excellence le sonoriste et le
coloriste, Rubinstein se laisse parfois emporter au delà de
l'œuvre qu'il interprète, au delà de sa propre pensée, quand
c'est son œuvre qui vibre sous ses doigts ; de même, la plume à
la main, le compositeur, dominé par l'inspiration du moment, lui
obéit avec une confiance qui n'est pas toujours légitime, avec
une rapidité qui est souvent regrettable. Il est à la fois puissam-
ment doué et richement outillé. Il sait tout ce qu'il faut savoir,
hormis, par instants, ce qu'il veut et ce qu'il fait. Il sent plus
encore qu'il ne pense, il écrit plus qu'il ne médite. Il a la con-
ception électrique, l'inspiration spontanée, le souffle génial, des
élans superbes, des idées tour à tour grandioses et fines, les déli-
catesses du sentiment, les ardeurs de la passion, mais non pas
au même degré la patience et la ténacité de la réflexion. Un
maître, en somme, excepté de lui-même.

Charles Vimenal.

SALON DE 1G75

AVIS

L'exposition des œuvres des artistes vivants, au palais des
Champs-Elysées, sera fermée le mercredi 26 mai, jusqu'au ven-
dredi 28 mai inclusivement, pour travaux intérieurs.

La réouverture aura lieu le samedi 29 mai, et l'exposition
sera définitivement close le 20 juin, à six heures du soir.

L'EXPOSITION DE LA SOCIETE DES AMIS DES ARTS

DE BORDEAUX1
[Correspondance particulière de l'Art.)

Ainsi que nous l'avons dit dans notre précédente lettre, cette
exposition ne se distingue par aucune œuvre importante ; elle
n'offre qu'un très-médiocre intérêt. Si nous ajoutons à celles déjà
.citées, \ Les Ecouteurs, gaulois, de Luminais, œuvre sérieuse,
d'aspect sombre et sévère, très-solidement peinte ; un ravissant

paysage d'Huguet : Halte de cavaliers arabes devant une tour,
poétique, profond, plein d'air et de lumière; une Paysanne de
Douai; peinte par M. Billet dans ce sentiment de réalisme rus-
tique un peu triste qu'affectionnait Millet, deux petits Berchère et
un grand paysage de M. Defaux (celui-ci est un de ceux qui lui

1. Voir tome II, page 19.

tome II.

12
loading ...