L' art: revue hebdomadaire illustrée — 1.1875 (Teil 2)

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L'ART.

été moins bien reçu. Mais ces succès de clocher ne suffisaient pas à Boieldieu, qui revint à Paris
en 1796, et donna au théâtre Feydeau, dès le 11 février de l'année suivante, un gentil petit acte intitulé
la Famille suisse, qu'il fit promptement suivre de deux autres petits ouvrages, VHeureuse Nouvelle, et le
Pari ou Monbreuil et Merville. Bientôt il frappa un grand coup en produisant au théâtre Favart son
premier opéra en trois actes, Zordime. et Zulnar, ouvrage empreint d'un grand sentiment drama-
tique, et qui, joué par Elleviou, Martin, Gavaudan, Mmes Crétu et Bouvier, obtint une sorte de
succès d'enthousiasme, et classa son auteur au premier rang des jeunes musiciens qui étaient l'espoir
et l'avenir de la scène lyrique française. Il avait alors vingt-deux ans!

Boieldieu ne s'arrêta pas en si beau chemin. Il avait le don de la fécondité, et le prouva
dès ses plus jeunes années. Après Zordime et Zulnar, on le vit donc donner successivement la Dot
de Sujette (un acte), les Méprises espagnoles, Emma ou la Prisonnière (un acte, en société avec
Cherubini), et enfin un ouvrage de proportions considérables, d'un style profondément dramatique, et
dont le succès fut éclatant, Benioivski, opéra en trois actes, écrit sur un poëme d'Alexandre Duval
et représenté le 8 juin 1800. — Ainsi, dans l'espace d'un peu plus de trois ans, Boieldieu n'avait
pas écrit moins de huit ouvrages, formant un total de douze actes d'opéra-comique ; et tous ces
ouvrages avaient été bien accueillis ; et cela ne l'empêchait point de publier une foule de romances,
de morceaux de piano ou de harpe, sonates, fantaisies, variations, pots-pourris, etc., etc. ! On conviendra
que rarement artiste a mieux employé son temps, et l'on comprendra qu'un jeune musicien
de vingt-quatre ans soit devenu rapidement le favori du public, après avoir donné de telles
pi-euves de talent et de tempérament. Il mit le comble à sa renommée naissante en donnant
trois mois après Benioivski, le 16 septembre 1800, le Calife de Bagdad, véritable bijou mélodique,
plein de grâce, d'élégance et de légèreté. Le Calife enthousiasma tout Paris, fît accourir la foule
à Favart, et vit sa vogue se soutenir pendant plus de quarante ans, par le fait de la grâce exquise,
de la verve, de la jeunesse, de la fraîcheur d'inspiration que le compositeur y avait déployées.

C'est pourtant à partir de cet ouvrage que Boieldieu conçut le projet et le désir de par-
faire son éducation musicale, qui était restée incomplète. C'est alors que, en artiste modeste, en
homme intelligent qu'il était, il eut le courage de s'adresser à Cherubini, d'aller lui demander
des conseils et des leçons, de s'astreindre sous sa direction, pendant deux années, à un travail
d'écolier, et le courage plus grand encore de renoncer pendant ce temps aux succès qui l'atten-
daient et de s'éloigner momentanément du théâtre. Il n'eut pas d'ailleurs à se repentir de cette
résolution, et lorsque, après deux ans et demi de silence, il se représenta à la scène avec sa
jolie partition de Ma tante Aurore, on put constater qu'une modification profonde s'était accomplie
dans le style de Boieldieu, que son talent était entré dans une phase nouvelle, et qu'il était
devenu plus souple, plus divers, plus ferme, plus châtié surtout que par le passé.

Par malheur, c'est juste à ce moment qu'un événement fâcheux vint interrompre sa carrière en
France et le forcer pour un temps à s'expatrier.

Boieldieu fut assez infortuné pour s'énamourer d'une danseuse de l'Opéra, celle qu'on appelait
« la belle Clotilde », qui était la rivale de Mme Gardel et de M"" Chevigny, et pour en devenir à
ce point épris que, ne pouvant la fléchir autrement, il alla jusqu'à lui offrir sa main, que la
belle accepta. Il faut dire que Clotilde était aussi fameuse par sa galanterie que par ses qualités
physiques, et l'on ne sait en vérité pourquoi elle avait tant tenu à faire le malheur d'un honnête
homme et à se faire donner un nom honorable, car, à peine mariée, elle eut l'infamie de reprendre sa vie
première, comme si elle était restée maîtresse d'elle-même et de ses actions. Boieldieu, ouvrant enfin
les yeux, refusa d'accepter le rôle qu'on voulait lui faire jouer, et, comme honteux de lui-même, il prit
le parti de quitter la France et s'enfuit en Russie. On était à l'époque des premiers accaparements de
ce pays en ce qui concernait nos artistes; Boieldieu en retrouva un grand nombre à Saint-Pétersbourg,
et il devint, dès son arrivée en cette ville, maître de chapelle de l'empereur Alexandre et directeur
de la musique du théâtre français.

Boieldieu resta huit années en Russie, pendant lesquelles il écrivit pour ce théâtre, qui était celui
de la cour, neuf opéras, dont trois seulement furent connus plus tard à Paris : Aline, Te'le'maque,
les Voitures versées, la Jeune Femme colère, Rien de trop, Amour et Mystère, Un Tour de soubrette, Abder-
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