L' art: revue hebdomadaire illustrée — 1.1875 (Teil 2)

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BOIELDIEU. 135

Pendant qu'il travaillait aux Deux Nuits, sa santé, plusieurs fois déjà sensiblement troublée,
recommença à subir de profondes altérations, et, de plus, il lui arriva un grave accident. Au mois de
septembre 1827, il se cassa le tendon d'Achille en faisant une chute dans son jardin; peu de temps
après, il se vit obligé de résigner ses fonctions de professeur au Conservatoire. Cependant, tout malade
qu'il était, il continuait de travailler, autant qu'il lui était possible, et vers la fin de 1828 sa partition
était entièrement terminée. Toutefois, bien que leur valeur musicale soit absolument hors de conteste,
les Deux Nuits, dont la venue à la scène fut d'ailleurs entourée de toutes sortes de difficultés, ne devaient
pas être appelées à renouveler la vogue de la Dame blanche.

Ce fut d'abord Ponchard, qui, chargé du rôle principal, tomba malade au moment où les études
allaient commencer, et qui, une fois rétabli, se brouilla avec Ducis, le directeur de l'Opéra-Comique,
au point de rompre son engagement. Boieldieu allait retirer sa pièce, lorsque Ducis lui proposa, pour
remplacer Ponchard, un jeune chanteur nommé Moreau-Sainti, qui venait de débuter et qui n'avait
ni l'autorité ni le talent suffisants pour établir un rôle de cette importance. Boieldieu résista d'abord,
puis finit par céder, et s'aperçut trop tard qu'il avait fait une sottise, car la faiblesse de son interprète
l'obligea à pratiquer de larges coupures dans sa partition, et notamment à supprimer, au troisième
acte, un air sur lequel il comptait beaucoup. De plus, les autres artistes qui jouaient dans les Deux
Nuits étaient très-loin de former une interprétation aussi excellente que celle qu'on avait remarquée
dans la Dame blanche. Enfin, pour comble de malheur, on s'aperçut aux dernières répétitions que le
dénoùment de la pièce était impossible, et le théâtre dut appeler Scribe à son secours pour trouver
au livret une conclusion nouvelle in extremis. Mais on sait ce que valent ces replâtrages faits à la hâte,
et qui, d'ailleurs, ne peuvent remédier à la mauvaise économie d'un ouvrage.

Bref, la représentation des Deux Nuits, qui eut lieu le 20 mai 1829, causa presque une déception.
Les défauts du poëme et de l'interprétation influèrent à ce point sur le jugement des auditeurs, que
ceux-ci ne s'aperçurent point qu'ils se trouvaient en présence d'une œuvre qui, au seul point de vue
musical, était au moins à la hauteur de la Dame blanche. Boieldieu n'avait point démérité, tant s'en faut;
il était demeuré digne de lui-môme, et les Deux Nuits, malgré leur insuccès relatif, resteront l'une des
plus belles manifestations, et des plus brillantes, de son génie souple et élégant. Il le sentait si bien
qu'il dédia sa partition à sa ville natale, et qu'il le fit en ces termes excellents :

« En dédiant la partition des Deux Nuits à mes chers concitoyens, je mets sous leur protection un
des ouvrages de moi que j'affectionne le plus, quoique son succès n'ait peut-être pas eu la popularité de
plusieurs autres de mes opéras; mais cette popularité laisse quelquefois peu de chose après elle. Le
suffrage des artistes et celui des gens de goiit donnent seuls une valeur durable aux produits des arts ;
et, sous ce rapport, les suffrages que j'ai eu le bonheur de recueillir de ceux en qui je mettrai toujours ma
confiance quand ils me permettront de les consulter me donnent l'espoir que la musique des Deux Nuits,
quand elle aura été entendue plusieurs fois, méritera peut-être un jour l'honneur d'avoir été offerte à
ma ville natale. »

Néanmoins le résultat presque fâcheux de la représentation des Deux Nuits influa d'une façon
funeste sur les dernières années de Boieldieu. Sa santé, déjà fortement ébranlée, devint tout à fait mau-
vaise à la suite des fatigues et des chagrins que lui causa cet ouvrage. Une maladie du larynx, devenue
chronique et qui l'épuisait peu à peu, mit bientôt sa vie en danger. Pourtant des soins dévoués et
empressés s'ingéniaient à combattre un mal que venaient aggraver encore toutes sortes d'inquiétudes.
Un voyage en Italie, un autre voyage dans le midi de la France, ne firent que prolonger une existence
devenue bien précaire et qui semblait fatalement condamnée. Enfin, après plusieurs années de souf-
frances cruelles, au moment où, se trouvant à Bordeaux, Boieldieu semblait dans un état de mieux
apparent, une crise nouvelle se déclara qui vint enlever presque tout espoir de salut. Cette crise ne
l'emporta point pourtant, et même, au bout de quelques semaines, on put, à petites journées, le ramener
de Bordeaux à sa campagne de Jarcy. Mais à peine arrivé il retomba, et cette fois pour ne plus se
relever. Le 8 octobre 1834, il mourait en homme de cœur, en homme de bien, entouré de sa famille
et de ses meilleurs amis.

Ainsi s'éteignit, sinon l'un des plus grands, du moins l'un des plus charmants artistes dont la France
pût s'enorgueillir. Dans un ordre secondaire, on peut dire que Boieldieu tenait le premier rang, et s'il
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