L' art: revue hebdomadaire illustrée — 1.1875 (Teil 2)

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i7o L'ART.

elles furent nombreuses), il posséda du moins le grand don du dessin. Pour lui toute invention était
vision; chaque passion avait sa forme précise et clairement définie. Son imagination ne touchait que
des thèmes élevés et ne s'occupait que des émotions profondes et abstraites; il se complaisait dans
des symboles splendides7 joyeux ou graves, mais il n'entreprit jamais l'interprétation d'un sujet trivial
ou mesquin, et ne s'occupa que fort peu des réalités qui l'entouraient. Par là Blake se sépare nette-
ment de l'art de son époque. Il possède avant tout une imagination sublime embrassant un monde qui
dépasse presque les connaissances du xvme siècle ; c'est de là que procède son art. Mais s'il est seul de
son espèce en tant que poè'te, ses œuvres en tant que peintre le séparent de ses contemporains d'une
façon encore plus marquée. Il possédait une haute conception artistique; ses pensées étaient pleines
de feu ; ses étranges visions revêtaient des formes définies. Il avait l'œil d'un peintre qui voit toute
passion comme un tableau, tout drame comme une seule scène.

Telles sont les qualités, si rares dans l'art anglais, qui rendent la carrière de Blake digne d'étude
et de critique. Nous découvrirons bientôt que ce qu'il tâcha de rendre fut souvent exprimé imparfai-
tement ; nous verrons que comme ouvrier il manqua souvent des connaissances techniques néces-
saires ; quelquefois même son imagination franchira les limites de ce qui est susceptible de représen-
tation, mais le génie reste néanmoins indiscutable, et l'effort, quel qu'en ait été le résultat, est de la
plus haute importance.

William Blake naquit à Londres, le 28 novembre 1757. Son père avait une maison de mercerie
près de Golden Square, quartier plus fashionable alors que maintenant. Le biographe, M. Gilchrist,
a noté, et le fait n'est pas sans intérêt, que dans cette même année Canova vint au monde, et deux
ans plus tard le sculpteur anglais, Flaxman. Le jeune garçon ne montra jamais d'inclination pour la
boutique de son père, et du reste ses talents particuliers se développèrent de si bonne heure que l'on
a dit avec quelque raison : « Il était artiste à dix ans, et poète à douze. »

A cette époque les moyens d'éducation offerts à un artiste en Angleterre étaient assez restreints ;
les musées existaient à peine, et les écoles, peu nombreuses, n'avaient que des systèmes imparfaits.
Dès l'âge de dix ans Blake suivit une école de dessin, dans le Strand, mais il ne put compléter ses
études de peintre, et à quatorze ans il entra en apprentissage chez Basire, graveur de quelque répu-
tation. Cet apprentissage du plus précis et du plus laborieux des arts ne fut pas sans influence sur sa
carrière. Ses qualités de coloriste n'étaient pas moins remarquables que sa faculté de dessinateur,
seulement son habileté dans l'emploi de la couleur resta toujours au-dessous de sa connaissance tech-
nique du dessin ; mais quant aux facultés qui formèrent son invention artistique, nous devons les
chercher en dehors de l'éducation qui lui fut donnée. Aucune école existant alors en Angleterre ne
pouvait l'avancer dans la direction qu'il suivait, et probablement il choisit pour lui-même les meilleurs
moyens d'instruction. Dans sa jeunesse, tout en travaillant beaucoup comme graveur, il trouva le temps
d'examiner les chefs-d'œuvre anciens plus sympathiques à son propre génie. Il assistait aux ventes
d'objets d'art et étudiait les anciennes gravures. Nous ignorons quels tableaux il a eus à sa disposition,
mais nous savons qu'il devint bientôt un connaisseur et un admirateur des estampes de Durer et de
Marc-Antoine, et qu'il achetait volontiers toutes les gravures d'après Michel-Ange. « Je ne puis dire, »
a-t-il écrit, « que Raphaël ait jamais eu pour moi de mystère, même dans ma plus tendre enfance;
j'ai vu et su reconnaître immédiatement la différence entre Raphaël et Rubens ». Cette étude des
grands dessinateurs italiens doit toujours être présente à l'esprit quand on considère le talent de
Blake. Tout ce qu'il a d'emprunté leur est emprunté. Il n'imite pas Michel-Ange, mais il s'en
souvient constamment ; dans tous les cas, Blake était surtout original, et l'usage qu'il fit de l'art
italien resta toujours dans de justes limites. Ses ouvrages montrent cependant qu'il vécut avec ses
prédécesseurs comme d'autres artistes vivent avec les hommes de leur époque. L'âge dans lequel il
se trouvait n'était rien pour lui ; une fois pour toutes il rejeta loin de lui l'art contemporain et chercha
la compagnie dont il avait besoin parmi des artistes dont le but était plus conforme au sien. Pour
arriver à comprendre combien complètement il réussit à se jeter en dehors de son siècle, il faut
connaître son extraordinaire pouvoir d'abstraction. Il vivait avec ses idées; ses visions du Ciel et
de l'Enfer étaient plus réelles pour lui que les gens qui l'entouraient : les voix du monde spirituel
mieux entendues que le murmure confus de son âge.
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