L' art: revue hebdomadaire illustrée — 1.1875 (Teil 2)

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LES DESSINS DE WILLIAM BLAKE. 267

symboliques flottant dans un ciel gris, des formes d'hommes et de femmes tordues par l'agonie de la
douleur et étroitement liées ensemble en masses compactes, de façon à rendre palpables les paroles du
poëte, et ce mode littéral de réalisation devient entre les mains d'un artiste doué comme Blake le
moyen le plus certain d'exprimer avec élévation la signification la plus idéale. En examinant les
dessins de Blake, nous y trouverons toujours cette qualité.

Dans un autre passage, le poète parle de la trompette du jugement dernier réveillant les morts,
et le peintre nous donne un dessin dans lequel une figure nue, planant dans l'air, sonne d'une longue
trompette à l'oreille d'un squelette à moitié réveillé à la vie. Nous avons là une des plus nobles
compositions de toute la série. Dans les illustrations du livre d'Young, toutes les qualités de Blake
rivalisent les unes avec les autres. Elles alternent entre la terreur et la tendresse. L'artiste est toujours
prêt soit à rendre la plus horrible image de misère ou de douleur, soit à représenter les joies des
vies innocentes et heureuses.

On doit reconnaître comme un élément important dans le charme de plusieurs de ces dessins la
façon dont Blake se servait des formes nues. Dans un grand nombre de tableaux, à voir les figures
nues, on sent trop nettement que cette manière d'être est en dehors des habitudes contemporaines ;
elles laissent percer soit la honte, soit une sorte d'immodestie pire que la honte. Blake échappe à ces
inconvénients. L'imagination du peintre a une telle puissance qu'elle réalise pour lui les circonstances
idéales dans lesquelles la nudité s'impose. Ses figures ne sont pas déshabillées : elles n'ont jamais
porté de vêtements, et la beauté de leur nudité, dont elles n'ont point conscience, la parfaite liberté et
la grâce de leurs mouvements, viennent du pouvoir qu'a l'artiste d'imaginer pour lui-même le tableau
complet d'une vie différente de celle qui est. Ainsi, dans ces dessins, les formes d'anges volant ou
s'élevant dans les airs sont souvent d'une beaiité extraordinaire: on y trouve des défauts de dessin,
mais ils ne sont pas de nature à détruire l'expression. Les figures gardent leur beauté et leur liberté
de mouvement, quoique ici ou là un membre puisse être imparfaitement rendu, et permette de supposer
que l'artiste n'a pas suffisamment étudié le modèle vivant.

Jusqu'ici je n'ai parlé que de la haute valeur artistique de ces dessins. Je n'ai touché que briève-
ment à leurs qualités sublimes et poétiques, et il reste encore à mentionner les beautés de la couleur
et le caractère décoratif donné à l'ouvrage. 11 faut se souvenir que l'intention de l'artiste avait été,
non-seulement d'illustrer les poèmes, mais encore d'orner chaque page du livre. Blake, comme artiste,
n'oublia jamais que la première condition de l'art est d'embellir tout ce qu'il touche. De nos jours, le
peintre demeure trop souvent satisfait si son idée est belle en soi, et oublie qu'à moins d'en rendre
l'expression belle aussi, sa valeur pour l'art sera minime. En examinant le caractère décoratif des
dessins de Blake, nous arrivons au principal usage qu'il fit de la couleur. Son instinct comme coloriste
était, dans de certaines limites, presque parfait. 11 comprenait, comme un artiste japonais pouvait le
faire, la valeur exacte d'une teinte devant servir pour un espace donné. Il pouvait peindre en travers
une feuille de papier, laisser des espaces blancs et pourtant produire un effet de décoration générale.
Très-souvent les figures ne paraissent que d'un côté de l'espace imprimé : l'autre est laissé en blanc.
Mais quand ceci se rencontre, c'est fait avec tant d'habileté, les figures sont placées en relation si
parfaite avec l'espace qui doit être occupé, que l'effet général est harmonieux.

Des beautés décoratives contenues dans les illustrations de Blake, les mots ne peuvent donner
qu'une idée imparfaite ; le livre lui-même doit être vu de ceux qui désirent vraiment connaître ses
mérites dans cette direction, parce que la couleur ne peut se décrire et que la couleur est l'un des
principaux charmes de ces dessins.

j. Comyns Carr.

(La fin prochainement.)
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