L' art: revue hebdomadaire illustrée — 1.1875 (Teil 2)

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3 62 L'ART.

il se fît au maniement du burin, ce ne fut que plus tard qu'il songea à l'ébauchoir. Malheureusement
l'Empire, déjà sur son inévitable déclin, battait incessamment le rappel, il lui fallait des hommes, à
leur défaut des enfants, pour les jeter à ses incessantes batailles. Barye, en 1812, fut enlevé par la
conscription, mais il eut l'heureuse chance d'entrer dans un corps spécial où il put, en quelque sorte,
continuer le cours de ses études. Il fît partie de la brigade topographique du génie. On a prétendu
qu'il modela quelques-uns des plans en relief conservés au Dépôt de la guerre. Nous avons eu sur ce
point l'honneur d'interroger sa famille : le chef qu'elle pleure ne lui a jamais parlé de ce fait, ce qui
est une forte présomption pour croire qu'il manque d'exactitude ; il faut donc, pensons-nous, la mettre
de côté. Quittant la brigade topographique, Barye entra dans le bataillon des sapeurs du génie; puis,
lorsqu'en 1814 arriva la chute de Napoléon et que nous eûmes à subir les misères, moins dures que les
hontes de l'invasion, il posa son fusil pour reprendre les outils de sa profession première. 11 avait alors
dix-neuf ans; c'était donc, à proprement dire, un enfant du siècle; il devait, avec son génie ignoré
encore, faire partie de ce « vert sacré » dont, en 1830, l'épanouissement a été si glorieux pour la France
et qui marque comme un point de départ nouveau pour la littérature, la science et l'art modernes.
Déchus de la gloire des batailles, nous devions en trouver une plus durable dans la recherche de la
vérité, dans les nobles manifestations de la pensée ; nous étions tombés, mais pour nous relever plus
haut : par les arts les Grecs dominèrent les Romains qui les avaient vaincus. Une pareille fortune nous
était réservée.

Barye s'était donc remis à la gravure. Cependant un ardent démon le tourmentait, il voulait être
autre chose qu'un graveur. La sculpture l'attirait; mais, s'il voyait bien autour de lui, il se connaissait
lui-même, il savait tout ce qui lui manquait pour aborder la carrière rêvée. La garde nationale existait
alors, Barye en faisait partie ; dans sa compagnie se trouvait un sculpteur. Un soir, au corps de garde,
il s'entretint avec lui, en reçut des conseils probablement encourageants, car, plus tard, le grand
artiste racontait quelquefois cette conversation qui semble avoir eu sur ses résolutions une action
importante ; ce fut comme une vive étincelle apjjrochée d'un grand foyer.

11 entra dans l'atelier de Bosio en réputation alors, et en même temps dans celui du peintre célèbre
à qui nous devons les Pestiférés de Jafj'a. Nous n'avons point l'intention de dénier ses mérites au
premier de ces deux maîtres, son habileté de main, sa distinction, son élégance affectée et un peu
mièvre ; mais nous avons peine à croire, sauf pour le métier, que Bosio pût donner à Barye les leçons
qui convenaient à son tempérament ; il y avait trop de dissemblance entre eux, et nous devons nous
estimer heureux que le maître n'ait point gâté l'élève. Pour montrer la démarcation profonde qui dut
toujours les tenir séparés, imaginez qu'à Barye on eût donné à sculpter la figure de Henri IV enfant ;
pensez-vous qu'il l'eût reproduite comme Bosio? Au lieu d'un jeune page au costume et à la tournure
de cour, mi-partie Valois, mi-partie Louis XIV, nous aurions vu un rustique Béarnais, le fils de Jeanne
la Huguenote, l'enfant au nez d'aigle, escaladant les pics, franchissant les gaves des Pyrénées, se
préparant au rôle d'aventurier, de gagneur de batailles. La France l'eût bien mieux reconnu; mais, je
dois le confesser, aux Tuileries, il n'aurait pas obtenu bon accueil, le faux étant une condition de
sviccès dans l'art officiel de cour. « Ne vous tourmentez pas de ma ressemblance, disait Napoléon à
David, faites-moi comme je veux que l'on me voie. »

Sur Barye, l'influence de Gros dut être plus vive, elle put avoir plus de prise. Prosterné devant
les traditions de l'école dont il était sorti et dont, personnellement, il se dégageait souvent, poussant
jusqu'au fétichisme le culte de son maître, depuis surtout que la Restauration l'avait jeté en exil,
l'illustre peintre ne voyait rien au-dessus du pinceau du Léonidas et des Sabines. Contrairement
à l'enseignement de David, qui ne s'imposa jamais à ses élèves, Gros, son disciple, prêchait le
classique absolu; mais heureusement, en plusieurs points, il lui fut infidèle, car les Grecs et
les Romains n'ont rien à voir dans les Pestiférés, la Bataille d'Eylau, la Visite à Saint-Denis : ses
exemples valaient mieux que ses enseignements oraux. Ce qui dut plaire à Barye en son maître
était la hardiesse, la fougue, la puissance de l'exécution, et on peut croire que, tout en gardant sa
forte individualité, il ne traversa point l'atelier de Gros sans sérieux avantages. Il y travailla
beaucoup et acquit cette habileté de faire que nous retrouverons dans ses aquarelles si vigoureuses et
si fines.
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