L' art: revue hebdomadaire illustrée — 1.1875 (Teil 2)

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366 L'ART.

autant, mais nulle part nous n'avons trouvé le jugement qu'elle en porta. Du reste, il est curieux de
voir comment alors elle exerçait son ministère, en quelles mains étaient tombé?; les malheureux
artistes, et avec quel mince bagage — à quelques honorables exceptions près — s'obtenait un rang
parmi les critiques d'art. On a peine à comprendre la hautaine magistrature qu'ils prétendaient pourtant
exercer,.et qu'ils exerçaient réellement au grand détriment, aux mortelles angoisses, des hommes qui,
cherchant des voies' nouvelles, n'emboîtaient point correctement le pas aux héritiers des successeurs
de cette école de l'Empire dont, au demeurant, tout l'éclat appartenait aux peintres de la Révolution.
Ces braves gens qui, en bons pères de famille, émargeaient, le cœur tranquille, à la caisse des jour-
naux, et les jurys, combien d'existences ils ont brisées! que de sèves généreuses et fécondes ils ont
desséchées! Hormis M. Thiers, Stendhal et quelques esprits, qui osaient, mais timidement, soutenir
E. Delacroix, Ary Scheffèr et les paysagistes ayant la prétention de peindre la nature telle que la
lumière du ciel la leur montrait, tous les autres, en foule, étaient ameutés, hurlant contre les nova-
teurs. Nous avons dit qu'il y avait quelques rares exceptions, nous allons bientôt en rencontrer une.

A l'Exposition de 1831, Barye, tel que nous l'admirons, parut avec un Saint Sebastien et le groupe
un Tigre dévorant un Crocodile. Le Saint Sébastien fut trouvé très-beau, d'une noble et touchante
expression, bien conçu, d'un bon mouvement, d'une anatomie très-savante, n'ayant point ces « jambes
en navet », si communes alors dans la pratique de l'atelier, qui horripilaient Stendhal; mais le grand
événement du Salon fut le Tigre et le Crocodile ; ce groupe obtint d'unanimes applaudissements. La
critique de l'art au Journal des Débats était alors tenue par un ancien .élève de David, plus habile
dessinateur que peintre heureux, romancier à qui nous devons un bon roman, et esprit assez indé-
pendant pour nier le génie de l'abbé Delille; voici en quels termes il formula son jugement :

« Quant au « Tigre dévorant un Crocodile », écrivait M. Delécluze, cette singulière composition est
de M. Barye qui a fait aussi le modèle du Saint Sébastien, fort remarquable par le naturel de son
attitude et la vérité des détails. Cependant le tigre qui tient le crocodile étreint dans ses pattes et le
reptile que la douleur fait retourner sur lui-même, forment un groupe si vrai et si effrayant tout à la
fois que du moment que l'attention s'est portée dessus, on ne saurait s'en distraire. Quoique les êtres
représentés dans ce morceau de sculpture semblent en rendre le genre moins élevé, moins important,
cependant la vie est rendue avec tant de force et de passion dans ces deux animaux que nous ne
balançons pas à regarder le groupe qu'ils forment comme l'œuvre de sculpture la plus forte et la
meilleure du Salon. » — M. Delécluze plaçait ainsi l'œuvre de Barye au-dessus des ouvrages que
Duseigneur, Dumont, Duret, Eoyatier, Marochetti et David d'Angers lui-même avaient envoyés à
l'Exposition; ce n'était que justice1.

A Paris, par un esprit, chez les uns, de méfiance, chez les autres, de jalousie, on est assez porté
à attribuer un premier succès à un hasard heureux, l'on se plaît à citer les artistes qui n'ont eu qu'une
bonne fortune dans leur vie. Devait-on ranger Barye de ce nombre? Son brillant succès ne serait-il
qu'un éclair? Pour répondre, il envoya au Salon de 1833 le Buste du duc d'Orléans, — un Cerf terrasse
par deux Lévriers de grande taille, — un Cheval renversé par un Lion, — Charles VI dans la foret du Mans,
— un Cavalier du XVe siècle, — le Lion au Serpent, — un Ours de Russie, — un Ours des Alpes, — la
Lutte de deux Ouïs, l'un d'Amérique, l'autre des Indes, — un Eléphant d'Asie, — une Gabelle morte, —
un Cadre de médaillons.

Ne se contentant point de se montrer sculpteur abondant, il soumit au public une série d'aqua-
relles : deux Jaguars du Pérou, — un Tigre dévorant un Cheval, — une Panthère des Indes, — une Pan-
thère du Maroc, — deux Jeunes Lions du Cap, — deux Tigres du Bengale, tableaux dignes d'être
signés par E. Delacroix.

Il fallait bien l'avouer, la France possédait un grand maître aussi varié que fécond. Que cet
exemple serve aux artistes : Barye n'arrivait à la renommée qu'après vingt-quatre ans d'efforts, de
travail obstiné et à travers quelles difficultés matérielles encore! Jamais Yimprobus labor n'avait eu

1. Le Saint Sébastien fut victime de l'incurie administrative. A la fin de l'Exposition, Barye trouvant cette machine trop encombrante
pou _ m modeste atelier, pria l'administration des Beaux-Arts de vouloir bien conserver cette statue dans quelque coin du Louvre.
L'administration acquiesça à cette demande, mais sous condition qu'elle ne serait pas responsable en cas de détérioration. Ainsi fut con-
venu. Bientôt des accidents arrivèrent et le saint disparut morceau par morceau.
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