Voltaire; Thurneysen, Johann Jakob [Oth.]; Haas, Wilhelm [Oth.]
Oeuvres Complètes De Voltaire (Tome Dixieme): La Henriade: Poeme — A Basle: De l'Imprimerie de Jean-Jaques Tourneisen. Avec des caractères de G. Haas, 1785 [VD18 90793692]

Page: 384
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tant de compâssion pour Priarn l’ennemi des Grecs :
mais c’est sans doute un coup de l’art d’avoir rendu
Aladin odieux. Sans cet artisice, plus d’un lecteur se
serait intéressé pour les mahométans contre les chré-
tiens ; on serait tenté de regarder ces derniers comme
des brigands ligués pour venir du fond de l’Europe
désoler un pays sur lequel ils n’avaient aucun droit,
et massacrer de sang-froid un vénérable monarque
âgé de quatre-vingts ans , et tout un peuple innocent
qui n’avait rien à démêler avec eux.
C’était une chose bien étrange que la folie des
croisades. Les moines prêchaient ces saints brigan-
dages,moitié par enthousiasme,moitié par intérêt. La
cour de Rome les encourageait par une politique qui
profitait delafaiblesse d’autrui.Des princes quittaient
leurs Etats , les épuisaient d'hommes et d’argent, et
les laissaient exposés au premier occupant pour aller se
battre en Syrie. Tous les gentilshommes vendaient
leurs biens et partaient pour la Terre sainte avec
leurs maîtresses. L’envie de courir , la mode , la
superstition concouraient à répandre dans l’Europe
cette maladie épidémique. Les croisés mêlaient les
débauches les plus scandaleuses et la fureur la plus
barbare, avec des sentimens tendres de dévotion ;
ils égorgèrent tout dans Jérusalem , sans distinction
de sexe ni d’âge : mais quand ils arrivèrent au saint
Sépulcre , ces monstres ornés de croix blanches ,
encore toutes dégoûtantes du sang des femmes qu’ils
venaient de malsacrer après les avoir violées, fon-
dirent tendrement en larmes , baisèrentla terre etse
frappèrent la poitrine; tant la nature humaine est
capable de réunir les extrêmes.
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