Voltaire; Thurneysen, Johann Jakob [Oth.]; Haas, Wilhelm [Oth.]
Oeuvres Complètes De Voltaire (Tome Vingt-Deuxieme): Précis du siècle de Louis XV. — A Basle: De l'Imprimerie de Jean-Jaques Tourneisen, Avec des caractères de G. Haas, 1785 [VD18 90795482]

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ABDICATION

des entretiens avec des médecins et des apothicaires de la cour ; tout annon-
çait le complot le plus funeste. Il fallait ou rendre ces complots inutiles en
s’assurant de la personne de Victor, qu lui céder le trône ; action qui, sui vaut
ces indignes conseillers, avilirait le roi Chartes aux yeux de toutes les puis-
sances, et le ferait regarder comme incapable de régner. Cependant Maho-
met 11, qui remit deux fois le trône à son père, avait laisi'é un assez
grand nom. Obsédé par ses ministres qui ne lui laiss'aient aucun relâche,
et qui tous étaient les instrumens à'(Jrmea, quoique jaloux de lui et le
haïffant , le roi Charles céda; il ordonna d’arrêter son père.
Au milieu de la nuit, des grenadiers, les uns armés de baïonnettes, les
autres portant des ssambeaux, entrent dans la maison où était Victor; on
brise à coups de hache la porte de sa chambre qui se remplit de soldats.
Il était couché avec sa femme. On lui signifia l’ordre de son fils ; dédai-
gnant de parler aux officiers, il s’adressh aux grenadiers : Et vous, leur
dit-il , avetpvous oublié le fan g que j’ai versé à votre tête pour le service de
l’Etat ? Ils ne répondirent que par leur silence ; s’obstinant à ne point
obéir , on l’arrache de son lit et des bras de sa femme qu’il tenait
embrassée ; on la traîne dans une chambre voisine ; sa chemise déchirée
l’exposait toute entière aux yeux des soldats. Victor consient enfin à se
faire habiller, on le porte dans une voiture ; il aperçoit en sortant les
gardes de son fils qu’on lui avait donnés par honneur les jours précé-
dons. Vous ave^ bien fait votre devoir , leur dit-il. La voiture était
entourée d’un détachement de dragons du régiment de son fils. On a pris
toutes les précautions , dit-il, en les reconnaisiant, et il se Jaissa placer
dans la voiture. Un colonel des satellites voulut y monter avec lui ; ce
colonel était un homme de fortune. Victor le repoussa avec la main.
Apprenez, lui dit-il, que dans quelque état que fait votre roi , vous n’êtcs
pas sait pour vous asfeoir à côté de lui. On le conduisit à Revoie dans
une maison dont on avait fait griller les senêtres , et où il était entouré
de gardes et d’espions. Sa femme sut conduite dans la forterelse de Ceva,
où l’on n’enfermait que des femmes perdues.
Le marquis Fofquiéri, le marquis de Rivarol, deux médecins, un apothi-
caire furent arrêtés pour achever de tromper le roi et pour en imposer au
peuple ; mais bientôt après on fut obligé de les relâcher. On ne trouva
dans la cadette du roi Victor aucun papier qui annonçât des projets ; et
trente mille livres , reste d’un quartier de sa pension , payé quelques
jours auparavant, étaient tout son trésor. Tels avaient été les préparatifs
de la prétendue révolution.
Louis XV, petit-fils du roi Victor, pouvait prendre la défense de son
grand-père ; il se serait couvert de gloire en marchant lui-même à son secours
à la tête d’unç armée. La nation eût applaudi à cette guerre ; l’Europe eût
respecté ses motifs. Commentle roi Charles, sans alliés au milieu d’un peuple
qui avait cesfé de haïr un prince malheureux et ne se sou venait plus que de
sa prison , ne pouvant compter ni sur ses troupes ni fur les commandans de
ses places , ni sur la nobless'e, eût-il pu résister aux premières nouvelles de la
résolution de sou neveu. U eût vu l’abyme où l’ingratitude et la scélératesse
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