L' Exposition de Paris (1900) (Band 3) — Paris, 1900

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L'EXPOSITION DE PARIS.

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PROMENADES ET l/ISITES A L'EXPOSITION

Un déjeuner chez les Japonaises

J'éprouvais un vif désir de revoir Mlle Papillon
et Mlle Boule-d'Épingle à qui j'avais eu l'hon-
neur d'être présenté. Et je me suis dirigé vers
le Palais du Champ-de-Mars où ces aimables
personnes exhibent chaque jour leurs talents
chorégraphiques. Gomme j'en franchissais le
seuil, je fus abordé par les deux peintres
L. Dumoulin et Georges Bigot qui s'informèrent
malignement de l'objet de ma visite. Je leur dis
que je venais étudier le panorama du Tour du
Monde.

— Est-ce la maison qui vous attire, ou ses
habitantes? me demanda malignement M. Du-
moulin.

— Je ne les sépare pas dans mon estime.
Nous nous engageâmes tous trois dans le large

escalier qui conduit au faîte de l'édifice. Et,
chemin faisant, mes compagnons me racontèrent
leurs aventures.

Ce sont, l'un et l'autre, de grands voyageurs.
L. Dumoulin fut d'abord attaché, en qualité de
dessinateur, au ministère de la marine. Cet
emploi est assez peu lucratif, mais il procure à
son titulaire la facilité de naviguer sur les vais-
seaux de l'État. M. Dumoulin en profita. Il se
fit débarquer dans un port d'Extrême-Orient; il
explora le Japon, la Chine, les Indes, Java, le
Cambodge, et c'est au cours
de cette longue expédition
qu'il conçut l'idée de son pa-
norama animé, — spectacle
d'un nouveau genre, joignant
à la curiosité du décor l'at-
trait et le piquant de la vie.

Il s'agissait de fixer sur une
toile quelques-uns des plus
beaux sites, du globe, et de
placer au premier plan les
divers types humains corres-
pondant à ces paysages. La
chose paraît facile, et, quand
on passe à l'exécution, elle est
horriblement compliquée. Elle
exige des négociations labo-
rieuses, constamment re-
nouées et cent fois rompues.
L'indigène se méfie.... Cette
Europe, dont on lui vante la
richesse, il la croit semée de

moulin, le mal que nous
avons eu avec les dan-
seuses javanaises ! Leurs
compatriotes qui sont ve-
nues chez nous en 1889
ont emporté de l'Expo-
sition un souvenir mé-
diocre, et, de retour dans
leur île, elles se sont em-
pressées d'y répandre de
méchants bruits sur Pa-
ris et les Parisiens.

Est-ce possible'.' Ces
petites Javanaises que
nous avons adorées, que
chantèrent nos poètes, et
dont nos plus subtils cri-
tiques analysèrent les
grâces, n'ont pas été sa-
tisfaites? En vérité, on
reste confondu par tant
d'ingratitude ! Ont-elles
jugé que les Français
n'étaient pas assez ga-
lants, ou qu'ils l'étaient
trop ?

Elles pourraient bien
éprouver aujourd'hui que leur humeur est chan-
geante.

Justement les voici. Elles défilent, précédées
des joueurs de cymbales et s'installent dans le

Photographi

Ballerines espagnoles.

pièges.

L'attrait de l'or l'en-

I KO.MENADES ET VISITES A l'E.XPOSITION.

gage à s'y rendre. Et, d'au-
tre part, un puissant instinct l'attache à son
pays. Il faut le pajer d'avance; et, si l'on a l'im-
prudence de le perdre de vue, dès qu'il a reçu
son salaire, le traître se sauve à toutes jambes.
C'est une opération à recommencer—
— Vous n'imaginez pas, continua M. Du-

Les acteurs chinois.

voisinage des ruines d'Ankor. Et je ne sais si
les révélations que j'ai reçues m'influencent,
mais je ne retrouve pas mes impressions d'il y a
dix ans. Ces Javanaises sont lourdement attifées,
un air de férocité sournoise luit dans leurs yeux
noirs; et leurs mouvements n'ont plus (du moins
à ce qu'il me semble) l'har-
monie inquiétante et ryth-
mique qui nous séduisait si
étraugemeuî.... A côté d'el-
les, campent les Chinois :
une matrone obèse et sa
fillette s'occupent à préparer
h nr collation; le m an. silen-
cieux, les regarde travailler.
— Ces Chinois ont d'in-
supporlables exigences,
poursuit M. Dumoulin.
Au cas où ils viendraient
à mourir, je suis obligé
■ le renvoyer leurs cadavres
dans leur province natale,
auprès de la dépouille sa-
crée des ancêtres. Ils n'ont
consenti à s'expatrier qu'à
celle condition expresse.
Je me demande si
M. Dumoulin ne se gausse

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pas de ma candeur. A beau mentir qui vient de
loin, dit le proverbe. Et chez les artistes les plus
distingués est un rapin qui sommeille. Mais
non! M. L. Dumoulin est sérieux comme un
p'ipe et M. Georges Bigot cor-
robore ses paroles.

D'ailleurs, je ne les écoute
plus. Dans un froufrou d'étof-
fes éclatantes, épanouies ainsi
que des pivoines, peintes et
Iraîches, délicates fleurs de ka-
kémonos, j'aperçois Mlle Pa-
pillon et Mlle Boule-d'Épingle
qui sourient.

Elles sont accroupies sur
une natte, entre les murs de
papier de leurs maisonnettes.
Au loin se déroulent des prés,
des jardinets précieusement
cultivés et plantés de cèdres
nains qui mirent leurs bran-
ches dans des bassins minus-
cules. Et cetle nature spiri-
tuellement vénérable et tour-
mentée me paraît assez con-
forme aux descriptions de
[Pierre Loti.

Mlle Boule-d'Épingle et
Mlle Papillon jouent aux osselets.

La directrice de la troupe, Mme Kuni Ivriana,
— ce qui veut dire Mme Pays, — surveille ces
divertissements qui ne sont plus de son âge. Les
autres geishas y prennent une part active. Elles
se disputent, avec des gestes souples et coquets
de chattes, les osseleis; elles les lancent, les
rattrapent au vol, et, pour les saisir, s'inclinent
vers le sol et allongent leurs mains fines.... C'est
là sans doute un innocent plaisir, mais il n'est
pas exempt de monotonie, et je ne conçois guère
que des créatures intelligentes le puissent goûter
tout le jour sans périr d'ennui.

— Vous ne comprenez rien à l'àme des
mousmés, me fait observer M. Georges Bigot.

Il la possède, lui, en perfection. 11 a eu le
loisir de la pénétrer durant les dix-neuf années
consécutives qu'il a passées au Japon. Il s'y
établit en 1881 et vient seulement d'en revenir.
L'existence qu'il y mena est semée de péripéties
surprenantes. Lorsqu'il quitta Marseille, il avail
en poche 2 500 francs. Les frais de transport
payés, il lui restait exactement deux cents écus
quand il débarqua à Yokohama. Il se dit qu'avec
ce petit pécule, de l'énergie et de l'ingéniosité,
un artiste devait se tirer d'affaire.

Il tailla son crayon et attendit les occasions
favorables. Il comprit que le séjour de Yoko-

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