L' art décoratif: revue de lárt ancien et de la vie artistique moderne — 1,1.1898/​1899

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L’ART DÉCORATIF

de plus, on dispose aujourd’hui de ressources
si variées pour parer les matières et faire valoir
curieusement les particularités de chacune, qu’il
n’en est guère qu’un peu d’ingéniosité ne puisse
rendre intéressante.
S'il allègue que les imperfections d’exécution
dans le travail en grand, avec un prix de
revient limité d’avance, viendront détruire l'effet
qu’il se proposait, on répliquera que la beauté
d’un objet n’implique pas nécessairement le fini
le plus irréprochable; que si telles formes,
par leur délicatesse, l’exigent impérieusement,
il en est d’autres qui gardent leur valeur en
dépit de quelques défectuosités de détail; qu’il
suffit donc de s’en tenir à celles-ci dans les
travaux dont nous parlons; qu’en un mot, il
est au pouvoir de l’artiste de réduire autant
qu’il veut l’influence des imperfections venant
de l’industrie sur l’aspect de son œuvre, par le
choix judicieux des formes. Par exemple, deux
objets du même bronze, coulés par le même
fondeur, finis par le même ciseleur avec la même
somme de soins et de bonheur peuvent être
l’un insuffisant, l’autre très-satisfaisant, si le
modelé délicat du premier vaut surtout par des
détails que des artisans très-exercés seuls peuvent
bien rendre, tandis que le second ne vise qu’au
franc et vigoureux effet d’ensemble.
L’objection principale, celle dont on ne peut
méconnaître là justesse, est qu’après s’être donné
la peine de chercher et de créer, l’artiste verrait
l’industrie exploiter son œuvre sans profit pour
lui, et sans même que son nom soit connu
de l’acheteur.
Un fait nouveau est sur le point de se
produire, qui non-seulement pourra garantir à
l’artiste le bénéfice de son œuvre en argent
et en renom, mais fournira l’instrument de
pénétration d’un art populaire — donnons-lui
ce nom faute d’autre — dans les couches du
public pour lesquelles il serait fait. On a lu
dans le n° 5 de F «Art Décoratif» l’abrégé de
cette circulaire par laquelle une maison allemande
sollicite le concours des artistes pour créer des
objets /eu coûteux de toute sorte, s’inspirant d’un
esprit moderne dans leurs formes. Cette maison
prend l’engagement de fabriquer ceux qu’elle
jugera propres à remplir leur but, d’apposer
sur chaque exemplaire le nom de l’artiste
créateur du modèle; de les répandre dans le
commerce et les faire exposer aux vitrines des
marchands, ainsi que dans les expositions; d’en-
voyer trimestriellement à chaque artiste son
compte de droits d’auteur, établi sur les livres
de la maison par un comptable assermenté
dont elle donne l’adresse. Une liste de nota-
bilités artistiques accordant leur approbation à
cette entreprise purement commerciale, et les

noms d’une vingtaine d’artistes, peintres, sculp-
teurs et architectes, qui lui prêtent déjà leur
concours par des envois de modèles ou de
dessins, terminent la circulaire.
Pourquoi faut-il que cette intelligente ini-
tiative ne vienne pas de la France, et que nous
soyons forcés de reconnaître que cette fois encore
nous sommes devancés par l’esprit pratique et
l’activité des Allemands? Mais enfin, le signal est
donné; c’est le principal. Nous ne tarderons
pas à suivre.
Evidemment, ces maisons «d’art moderne»
qu’on voit surgir un peu partout depuis trois
ans et dont une nouvelle classe, répondant aux
besoins de couches sociales plus profondes, se
prépare comme on vient de le voir, ne sont
qu’une transition. Elles ne sont pas encore
l’industrie organisant pour chaque opération la
main-d’œuvre ou l’outillage qu’elle comporte,
fabriquant en grand et livrant chaque chose au
plus bas prix possible. Elles n’en rendront
pas moins de grands services à la cause de
la diffusion de l’art, dont elles sont les pionniers,
et au public, à des couches plus nombreuses
duquel elles rendent Fart accessible. Quant aux
artistes, ils ont toute raison de ne point refuser
leur concours aux maisons établies dans des
conditions telles que celles que nous venons
de reproduire. Par ce concours, ils ne peuvent
que voir grandir leur notoriété, fortifier leur
renom dans des couches du public auxquelles ils
étaient peu connus jusque-là, et surtout, travailler
eux-mêmes à la destruction de cet abus industriel,
absurde autant qu’injuste, qui veut qu’on cache
le nom du créateur. Car, s’il s’établit dans
les «maisons d’art moderne» l’usage d’estam-
piller l’objet du nom de son auteur, l’industrie
sera forcée de s’y conformer à son tour quand,
plus tard, le goût plus formé du public la
contraindra d’offrir à celui-ci des objets inspirés
d’un goût plus pur, dont les modèles ne pour-
ront être établis que par de vrais artistes.
La possibilité d’un art à la portée des petites
bourses rencontre encore bien des contra-
dicteurs. M. Grasset, qui n’est pas seulement un
grand artiste, mais un écrivain plein de verve à ses
moments — trop rares — a résumé en trois
mots les idées communes à presque tous les
artistes sur ce point. «L’art, c’est la richesse
de la forme ajoutée aux aspects purement utiles
des objets», disait-il dans sa conférence sur l’art
moderne à l’Union centrale des Arts Décoratifs,
en 1897.
A cette définition, nous proposons de sub-
stituer celle-ci: «L’art, c’est l'harmonie de la
forme répandue sur l’utile des objets». L’har-
monie, d’où la richesse n’est pas exclue, sans
en être l’indispensable condition.
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