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L' Exposition de Paris (1900) (Band 1) — Paris, 1900

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https://doi.org/10.11588/diglit.1358#0279
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N» 31.

L'EXPOSITION DE PARIS

241

JOURNAL D'UN PARISIEN

CEUX QUI TRAVAILLENT

J'ai vu, hier, un coin de Paris, où il semble
qu'on ne s'inquiète guère des polémiques des
journaux et des menaces étrangères. C'est cette
partie des Champs-Elysées où s'élèvent, dans l'en-
trelacement des poutrelles, les futurs palais de
l'Exposition universelle. A travers les gigantesques
cag^s de bois apparaissent les blanches masses de
pierre, les murailles qui montent, les colonnades
qui se dressent, les arceaux déjà dessinés. C'est

deurs de cités neuves, — blanches comme des
visions — les murailles des palais futurs, des
palais de 1900.

Où serons-nous lorsque le calendrier chan-
gera en 9 ce chiffre 8 qu'il traîne depuis près de
cent ans? 1900! L'année de la Paix, l'année du
labeur couronné, l'an de l'Exposition des travaux,
des efforts, des essais, des découvertes de tout un
siècle ! A travers quelles épreuves y parviendrons-
nous? Comment vivrons-nous ces longs mois,
chargés de menaces, qui nous séparent de l'année
future, de la bonne année consolante?

Je crois bien que les travailleurs du pont Alexan-
dre 111 et des Palais des Champs-Elysées ne s'en

je le vois et sur un terrain non plus éventré par
la pioche des terrassiers, mais labouré, creusé par
les obus...

J'ai passé avec lui une des journées les plus dra-
matiques de ma vie. Il doit s'en souvenir, il s'en
souvient certainement. Pour moi, il me semble
que cette journée du dimanche 7 août 1870 est
présente encore et que je la revis, minute par mi-
nute. Depuis des années, je veux la conter.

Je m'étais jeté, tout vêtu, la nuit qui l'avait
précédé, ce dimanche ensoleillé et sinistre, sur le





La ligne Courcelles-Champ-de-Mars. — Puits, avec monte-charge, établi dans le jardin d'une propriété acquise par la Compagnie

(Chaussée de la Muette).

une ville neuve qui sort de terre, une cité d'art et
de luxe et, tout à côté, les piliers du pont Alexan-
dre semblent déjà les supports pétrifiés de l'im-
mense passerelle jetée sur la Seine et sur laquelle,
dans un an, l'an prochain, se pressera la foule,
passera le Monde!

Ce spectacle du labeur humain, du labeur fran-
çais, est bien fait pour rassurer ceux que nos
daines inquiètent. Ailleurs on discute, ici on tra-
vaille. J'imagine bien qu'en déjeunant à la cantine
les ouvriers de ces ruches de pierre échangent
leurs idées et ont leurs opinions sur la Bourrasque.
Ils ont dû parler de Quesnay de Beaurepaire. Mais
la tâche du jour est leur grande affaire et leur
préoccupation, c'est le pain quotidien, le pain qu'il
faut gagner pour la femme et pour les petits. Et
c'est pourquoi, du fond des terrains remués, des
tranchées ouvertes, des allées éventrées, de cette
terre parisienne où semblent germer des moissons
de pierres, surgissent, peu à peu, avec leurs can-
Exp. 1.

soucient guère. Ils vont au chantier de bonne
heure ; ils en partent quand le jour tombe. Us ont
fait leur journée bravement. Si tous les Françaisv
en étaient là, tout irait le mieux du monde et j'es-
père qu'à bien prendre les laborieux et les silen-
cieux sont encore les plus nombreux en ce cher
pays de laraison, de l'épargne et du bon sens. Le
double alcoolisme des cabarets et des journaux ne
l'ont pas encore essentiellement modifié.

Et je pense à l'homme qui a assumé la respon-
sabilité de nous donner, à heure fixe, ces palais
achevés, meublés d'œuvres d'art, emplis des mul-
tiples produits de l'industrie humaine. M. Alfred
Picard, le Commissaire général de l'Exposition
de 1900, est le grand ouvrier de cette immense
œuvre de labeur. Il est, du fond de son cabinet
d'ingénieur, le commandant en chef de cette ar-
mée de travailleurs et le général qui leur doit, qui
leur donnera la victoire. Quand je songe à lui
pourtant, c'est sur un autre champ de bataille que

lit que j'occupais à Sarreguemines, dans l'hôtel de
l'excellente Mme Fistié. J'avais passé, avec des
officiers de chasseurs, des officiers d'artillerie et le
sénateur-maire de la ville, M. de Geiger, toute la
soirée du samedi, jusqu'à une heure avancée, près
du pont de la Sarre qu'on fortifiait et barricadait
en hâte, aux rayons de la lune. Tout le jour, dans
l'anxiété de la bataille voisine, j'avais erré, fié-
vreux, à travers les régiments de la division Moi>
taudon, échangé des nouvelles avec un général
très intelligent, très inquiet, furieux de son inac-
tion, qui était le général Clinchant,et son aide de
camp, un jeune homme mince, alerte, résolu, qui
allait être le général Cremer. On se battait à For-
bach, tout près. Les grondements sourds éner-
vaient les troupes impatientes. Et Clinchant, pâle,
allant et venant sous les arbres, du côté de la
route qui va vers Deux-Ponts — la frontière alors .
— de répéter, mordant sa moustache :

— Pourquoi ne marche-t-on pas au canon?

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