Bulletin du Musée National de Varsovie — 4.1963

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Georges Marlier

AMBROSIUS BENSON ET LE THEME DES SIBYLLES

Parmi tant de tableaux rcmarquables, que j'ai eu Foccasion d*admirer pour la premierę fois
a Fexposition de Bordeaux en 19611, j'en ai clioisi un qui n'est sans doute pas lc plus prćcieux,
mais qui est tres caracteristique d'un aspcct de la production courante daiis les Flandres au
cours de la premierę moitie du seizieme siecle. II s'agit de cette figurę de femme, tres placide,.
un peu froide, un peu glacee, que le peintre brugeois Ambrosius Benson a peinte lisant un livre
et qu'une banderole designe comme etant une des sibylles, la Sibylle persiąue (fig. I)2.

Ces sibylles, que nous connaissons tous par les fameuses figures, mouvementees et dotees
d'une vie psycbologique intense que Michel-Ange peignit au plafond de la Sixtine, apparais-
sent assez frequemmcnt dans la peinture flamande du premier tiers du seizieme siecle. Bien
entendu, on les connaissait depuis longtemps et Jean van Eyck en avait peintes sur les pan-
neaux exterieurs du Polyptyque de FAgneau; Roger van der Weyden, Thierry Bouts et d'au-
tres avaient represcnte la Sibylle tiburtine montrant a 1'empereur Augustę la Vierge scintil-
lant au plus liaut du ciel. Et d'ailleurs le Moyen Age ne les avait pas ignorees. II n'empeche
que le role qu'on leur assigne en tant qu'annonciatrices paiennes de la vcnue d'un Messie, devient
singulierement plus important a Pepoque de la Pre-Benaissance, lorsque progresse la remise
en lionneur de la culture antique. Tant en Italie qu'aux Pays-Bas et en Allemagne, les buma-
nistes, ferus de litterature et dc science greco-romaines, se plaisaient ii croire quc Dieu avait
etendu sa revelation a quelqueS esprits privilegies de FAntiquite: Platon, Aristote, Apulee,
mais surtout Yirgile, qui, dans sa quatrieme eglogue, avait semble annoncer la venue d'un mys-
terieux enfant qui allait modifier la face du monde. Aussi les lmmanistes sont-ils enclins a as-
similcr Platon et Yirgile aux proplietes du monde judaique. En menie temps ils reprennent un
point dc vue deja exprime aux premiers temps de 1'Eglise par Clement d'Alexandrie et Lac-
tance, qui avaient invoque les oracles des sibylles — ces proplietesses du monde grec — parce
qu'ils confirmaicnt ce tnie les proplietes juifs avaient annonce de leur cóte. En fait, les oracles
reeueillis dans les livres sibyllins avaient ete couches par ecrit par des plumes juives, desireuses
de faire deposer les proplietesses antiques en faveur du monotheisme judaupie. II n'importe:
a 1'aube de la Renaissance on cst persuade que les sibylles ont annonce dans le monde grec
la venue du Redempteur. Et ccci cxplique du coup la vogue qu'clles connaissent aussi bien
en Italie que dans les pays au Nord des Alpes, non seulement dans le domaine de la peinture
et de la sculpture, mais aussi dans celui des belles lettres et du theatre, y compris cette formę
particuliere de tlieatrc que constituent les corteges et les tableaux vivants, que Fon met en
scenę a Foccasion des Joyeuses entrees. Notre confrere Jean-Gabriel Lemoine Fa bien montre
en etudiant les sibylles du tombeau de Pbilibert le Bcau a Brou3.

En somme, en faisant etat du temoignage des sibylles, les lmmanistes avaient trouve un
excellent moyen de justifier Fadmiration qu'ils ćprouvaient pour la pensee et les lettres greco-
romaines, admiration qui leur etait reprochee par les tlieologicns a Fancicnne mode. Cette ci-
vilisation, argumentaient-ils, que vous voulez condamner sans nuance, ne peut pas ćtre re-
jetee en bloc, puisqu'cllc a produit, a cóte de Platon et de Virgilc, ces sibylles, ces proplietesses

1. G. Martm-Mćry, Tr''sors lYart polonais, Che/s d'oeuvre des Musies c/p Pologne, exposition au Musee de Bordeaux eu 1961,
no 80. Cet artiele a deja ete publie, sans illustrations, dans les Cahiers de Bordeaux.. VII —VIII, 1960 — 1961,
pp. 179-183.

2. Musee National de Varsovie; bois: 93,5x76; n° inv. 23. Cf. bibl.: G. Marlier, Amhrosius Benson, Damme, 1957, n° 87,
p. 184, 305, pl. XLII; J. Białostocki, Malarstwo niderlandzkie w zbiorach polskich 1450 — 1550, Muzeum Narodowe w War-
szawie (eat. de l'exposition), Warszawa, 1960, no 2.

3. J. G. Lemoine, „Les Sibylles du tombeau de Pbilibert le Beat] a Brou", Extrait dn Bullain de la Socieli de VAin,.
1949.

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