Bulletin de l' art pour tous — 1892

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L7VRTPOUR-TOUS

Encyclopédie pe l artjneustrîel et décoratif

■jDaratssavit to'us les mois
Emile Reiber j C. Sauvageot I P. Gélis-Didot

Directeur - Fondateur Directeur

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07Y PARIS .fflli^^ ^ ^ ^ ^

2, rue Mignon, 2

31e Année ^ ^ ^~ Octobre 1892

BULLETIN D'OCTOBRE 1892

M. L. Courajod

Nous aurons assisté, (oui récemment, à un
des innombrables épisodes de l'épopée jamais
close du truquage et des truqueurs. La dernière
acquisition du Louvre, cette statuette, attribuée
à Riccio, dont YArt pour Tous donnait une
description dans son dernier numéro, s'est
trouvée soudainement reconnue fausse et
l'œuvre d'un très habile contemporain qui
n'aura garde de se faire connaître. L'incident a
causé grand tapage et, par une de ces injustices
attribuables en grande partie à la légèreté avec
laquelle le public et certains écrivains ac-
cueillent ces choses, c'est M. Louis Courajod,
le vaillant conservateur adjoint au musée du
Louvre, qui a été comme le bouc émissaire,
alors que bien d'autres étaient plus qu'étroite-
ment solidaires de cet achat (1).

L'erreur ou l'indélicatesse d'un marchand
d'objets d'art a donné à ce moment au nom du
conservateur adjoint de la sculpture au musée
du Louvre une notoriété que ne lui avaient pas
value, auprès du grand public, quarante ans de
travaux, d'efforts passionnés et d'importants
services rendus à la cause de l'art français.

C'est, chez nous, un phénomène fréquent et
assez triste: l'on oublie ou l'on méconnaît les
services pour ne se souvenir que des mésaven-
tures. J'ai eu l'heureuse occasion de pouvoir,
dans le Figaro, renseigner plus exactement le
public sur l'homme et le savant qu'on aurait
ainsi voulu livrer aux railleries, et j'éprouve un
grand plaisir à réitérer cette défense à Y Art
pour Tous. Il n'y a pour cela qu'à esquisser une
silhouette exacte de M. Louis Courajod.

Au physique, pas du tout l'idée qu'on se fait
del'érudit, c'est-à-dire nigrincheux, ni ratatiné :
robuslcment charpenté, ce qui n'est pas inutile
pour la rude besogne qu'il accomplit ; le teint
coloré, une large barbe blanche; des yeux très
vifs et d'une douceur toujours un peu inquiète.

Au moral, tient de l'apôtre et du bénédictin;
se ferait plutôt hacher que de renoncer à une
seule de ses idées sur notre art du moyen âge,
qu'il a approfondi plus que personne. Il prêche
la beauté de l'art français plus qu'il ne l'enseigne,
etee n'est pas, en France, une si mauvaise cause,
ni si inutile.

Dans ces conditions, l'incident du bronze
truqué perd beaucoup de son importance. D'ail-
leurs l'incident paraît devoir se terminer à la

(1) Nous nous disposions il protcsler énergiquement, dans ce
journal, contre les attaques violentes et imméritées dont est l'objet
M- L. Courajod, lorsque M. Arsène Alexandre a bien voulu se
charger de celle Iflche. C'est une bonne fortune pour nos lecteurs
qui apprécieronl cette défense, aussi véridique que spirituelle, du
savant conservateur de la sculpture au musée du Louvre. Nous
nous associons de tout coeur aux sentiments exprimés par notre
éminent collaborateur. — P. Q.-D.

satisfaction de tous, sauf du marchand, —ce qui
sera, comme on dit, le moindre de nos soucis.

Au moment le plus vif des polémiques, il nous
avait paru curieux de rappeler un précédent,
tiré de la carrière même de M. Courajod.

Dans une des salles du musée de la Renais-
sance est une Madone en stuc polychromé, d'un
admirable caractère de pureté et de douceur.
C'est une acquisition que M. Courajod fit, il y a
quelques années déjà, dans les premiers temps
de son entrée en fonctions. Des polémiques
semblables de tous points à celles d'aujourd'hui
s'élevèrent, et l'on cria bien haut que le fonc-
tionnaire s'était fait indignement « rouler ».

Il fallut que M. W. Rode, le si sagace et si
actif directeur du musée de Rerlin — et il faut
lui savoir beaucoup de gré de n'avoir pas fait
comme certains étrangers qui n'aiment guère
à reconnaître nos mérites ou nos aubaines, —
déclarât que cette Vierge était la plus belle
connue en ce genre, et supérieure à tous les
stucs que possède le musée berlinois, qui en est
pourtant fort riche, pour qu'on laissât le conser-
vateur en paix sur ce chapitre.

Mais, comme tous les hommes très actifs et
très passionnés, M. Courajod a connu de nom-
breuses jalousies et de nombreuses persécu-
tions.

Je parlais à l'instant du musée de Rerlin. Un
autre grief qu'on fit à M. Courajod, et qui faillit
lui causer beaucoup de tort, c'était d'avoir été,
peu d'années après la guerre, faire en Allemagne
des études archéologiques d'un grand intérêt.
De telle sorte que les étrangers peuvent venir
chez nous faire leur profit de ce que nous avons
de bon, mais nous, parce que nous avons été
vaincus, nous devons, en plus, être des igno-
rants.

Quand cela fut encore épuisé, on reprocha à
M. Courajod d'autres choses, et de non moins
puériles.

Dans le monde de l'érudition, l'on sourit un
peu, et l'on dit qu'il a des tendances à se voir
persécuté ; il faut bien avouer que ce n'est pas
tout à fait sans raison.

Pour en revenir au bibelot litigieux, qui était
d'ailleurs extrêmement séduisant, la Revue de
Famille a fait spirituellement observer avec quel
enthousiasme et quelle intrépidité s'étaient
déjugés certains de ceux qui avaient été ses plus
chauds admirateurs de la première heure. Au
point de vue purement humain, il est bon de
faire remarquer que les polémiques ont été sus-
citées au moment précis où M. Courajod était
absent et dans i'impossibilité de se défendre.
M. Courajod, en effet, emploie ses vacances à
explorer les plus petites communes de France
(il était à ce moment dans l'Aisne) où il peut
I trouver une église de quelque intérêt archéolo-
gique, et quelque belle pierre à disputer aux ra-
vages du temps ou à l'insouciance des munici-
palités et des fabriques.

Et maintenant, pour un coup très machiavé-
lique, où d'ailleurs tout le inonde a été trompé,
faut-il oublier que c'est à M. Courajod que le

i Louvre doit, en sculpture, quelques-unes de ses
plus riches trouvailles?

A Saint-Cyr, il a déniché une admirable statue
en terre cuite de ■ Germain Pilon, une Vierge
d'une grâce et d'une facilité de travail surpre-
nantes. A Rourges, il a sauvé d'admirables frag-
ments d'un Chemin de la Croix, bien mutilés
sans doute, mais précieux encore et d'une
haute signification pour l'histoire de l'art au
xive siècle.

Enfin c'est à lui que le musée doit d'avoir
définitivement donné l'hospitalité au Tombeau
de Philippe Pot, un des chefs-d'œuvre de l'école
bourguignonne.

A ce propos, une anecdote caractéristique.
Récemment M. Courajod faisait une conférence
à Dijon sur cette brillante école. 11 en vint à
parler du Tombeau de Philippe Pot et se félicita
(pour le Louvre) de cette acquisition.

L'auditoire avait été jusque-là très intéressé.
! Il devint houleux. Le conférencier ne se démonta
pas: « Oui, je vous ai pris votre Philippe Pot,
dit-il, et vous devriez au contraire me remercier
d'en avoir mis en lumière toute la valeur d'art
que vous méconnaissiez... Et ce n'est pas tout.
Vous avez encore la Vierge de Sainl-Jean-de-
Losne, une œuvre superbe que vous laissez à
l'abandon. Si vous ne la sauvez pas pour votre
compte et si vous ne la mettez pas dans votre
musée, je vous la prendrai encore pour le
Louvre ! » Les applaudissements éclatèrent.

C'est ce mélange de fougue et d'érudition qui
donne à M. Courajod sa physionomie si distincte,
alors que beaucoup de conservateurs de nos
musées sont érudits peut-être, mais extrêmement
peu fougueux.

Quant à ses travaux, ils sont des plus décisifs
et des plus importants. Ils reposent tous sur
cette idée, que les étrangers commencent à
adopter, grâce à lui, que notre art français des
xme et xive siècles est un des plus élevés, un des
plus originaux et un des plus glorieux qui soient
dans tous les temps. Ce n'est pas un mince ser-
vice que d'avoir fait cette démonstration envers
! et contre tous les préjugés classiques.

C'est dans son important ouvrage sur le
Musée des monuments français, fondé jadis par
Alexandre Lenoir et dispersé sous la Restaura-
tion, ainsi que dans son catalogue récent du
musée du Trocadéro, un livre plein de décou-
vertes et de remarquables discussions, que le
professeur a soutenu avec le plus de dévelop-
pements ces généreuses théories.

Enfin, dans sa chaire de l'Ecole du Louvre, il
poursuit cet enseignement avec une ardeur et
une ténacité incroyables chez un homme de cet
âge et absorbé par tant de travaux.

Malgré ses incessantes et souvent heureuses
explorations, ses leçons au Louvre, ses livres
et ses mémoires, M. Courajod a pu encore
trouver le temps d'organiser remarquablement
le musée de la Renaissance et du Moyen Age,
de façon à lutter sans trop de désavantage contre
les musées étrangers qui font d'incessants pro-
grès, entre autres la section de la Renaissance

BULLETIN DE L'ART POUR TOUS. — N° 82.
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