La chronique des arts et de la curiosité — 1920

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LA CHRONIQUE DES ARTS

les recherches \ soient peu commodes, par suite
du groupement peu explicable des noms de chaque
catégorie d’artistes en deux séries différentes. Souhai-
tons qu’une édition remaniée et corrigée de ces deux
volumes, fondus en un seul, nous donne le réper-
toire exact et clair qu’on est en droit d’attendre de
l’administration des Beaux-Arts.

A. M.

NÉCROLOGIE

Le 18 janvier est mort à Paris, dans sa soixante-
douzième année, le peintre de genre Charles Ri-
vière, membre de la Société des Artistes français,
secrétaire de l’Association Taylor ; né à Orléans,
élève de Bergeret, il avait obtenu une médaille de
bronze à l’Exposition Universelle de 1900 et une
médaille de 2° classe au Salon de 1910.

MOUVEMENT DES ARTS

Les Grandes Ventes prochaines

Avant d’aborder les grandes ventes prochaines,
nous aurions voulu consigner quelques observations
suggérées par plusieurs petites ventes récentes à
l’Hôtel Drouot : ainsi, par exemple, à la vente pos-
thume de Mme Alfred Robaut, le 28 novembre, à côté
du Moine lisant, de Corot, vendu 34.000 francs, de
fins paysages par Constant Dutilleux (1807-1865)
furent adjugés de 150 à 600 francs... Le nom fait
tout, ici-bas ; mais, par contre, un superbe et déco-
ratif dessin d’Eugène Delacroix, La Drachme du
tribut, fut conquis pour 600 francs seulement par le
Musée du Louvre, et de belles aquarelles du même,
à la vente Leprieur, n’avaient point dépassé 4.200
francs : ce qui prouve qu’en dehors de la peinture à
l’huile les plus grands noms s’arrêtent'encore à des
enchères modérées. Même remarque, le 6 décembre,
où passèrent des peintures et dessins de Carpeaux,
dontla curieuse grisaille de la Danse et des Souvenirs
du siège de Paris. Dans l’estampe, c’■ st Zorn et ses
portraits qui font monter les prix: témoin la vente
Hazard, des 12 et 13 décembre. Enfin dans le n° 23
de la vente Lasquin, du 4 décembre : un jardinet
peuplé de statues par Hubert Robert, et vendu
9.100 francs, des érudits ont cru reconnaître une
vue poétisée du Musée des Monuments français
qu’Alexandre Lenoir avait installé de 1795 à 1816
au couvent des Petits-Auguslins, sur l’emplacement
de la future Ecole des Beaux-Arts.

Signalons en même temps, aux deux ventes de
l’atelier Clairin, qui se feront les 2, 3, 5 et 6 février,
à la galerie Georges Petit, plusieurs morceaux de
Pils et de Paul Huet, et surtout de brillantes aqua-
relles mauresques d’Henri Régnault, peintre de
L’Alhambra.

Atelier Eugène Carrière (1)

Au début d’une année qui promet beaucoup de
grandes ventes, l’heure est aux contrastes : en juillet
1919, c’était l’atelier Courbet pour le centenaire du
maître-peintre d’Ornans, dont l'Allégorie réelle clôt
superbement aujourd’hui la réouverture partielle du
nouveau Louvre; — en février 1920, voici l’atelier
Carrière, en attendant l’atelier Renoir...

(1) Dont la vente aura lieu, galerie Manzi-Joyant,
Jes lundi 2 et mardi 3 février.

Entre Courbet, robuste et magistral exécutant, qui
tenait la peinture pour un art « essentiellement
concret », et Renoir, voluptueux interrogateur des
jeux de la lumière et de la chair, la silencieuse
intimité d’un Eugène Carrière (1849-1906) reparaît
opportunément pour exprimer à nos yeux l’âme par
| la forme. Une vente des derniers ouvrages laissés
dans son atelier dispersera demain 108 peintures,

I 66 dessins ou sanguines, et huit pièces capitales dans
la série des lithographies, qui restera peut-être le
chef-d’œuvre de ce portraitiste évocateur entre tous,
puisqu’il préférait le frisson du clair-obscur à la
superficielle magie des colorations: total important
de 182 numéros, accompagnés de trois Rodin (un
plâtre et deux bronzes, dont un d’une conception
bien audacieuse, musée secret de Naples)...

Dans cet ensemble abondant, pas une de ces grandes
œuvres connues, qui figuraient à l’exposition pos-
j thume de 1907, mais de nombreux morceaux d’ate-
lier: les uns rappelant les débuts promptement ori-
ginaux du peintre (le portrait du Grand-père et le
Portrait d’homme, datés de 1883, les Dévideuses ou
telle Maternité, datées de 1886 et contemporaines de
l’Enfant malade); les autres jalonnant çà et là les
étapes d’un grand parti pris sincère, avec des études
pour le Théâtre populaire de Belleville, de 1894, poul-
ie Christ en croix, de 1897 (1), pour la décoration
pareillement monochrome de la Sorbonne, de 1898,
pour maint groupe .familial, analogue aux célèbres
« intimités » du Luxembourg ou de la collection
Moreau.

Point de paysages, ou plutôt quelques études
seulement, qui suffiraient à démontrer qu’au regard
myope de cet affectueux casanier le monde extérieur
n’existait pas ; et ce n’est pas ici que l’historien
poursuivrait l’évolution du paysage, si brillamment
renouvelée par la suggestive métamorphose de notre
vieux Louvre, depuis l’admirable décor de 1 ’Antiope
du Titien, qui présage déjà tout Poussin dans le
crépuscule profond de son eurythmie virgilienne,
jusqu’aux premières innovations de nos chercheurs,
peintres de la neige ou de l’inondation, dans la
collection- Camondo !

Pas de couleur, mais simplement « une opposition
de lumière et d’ombre », qui fait de chaque toile une
J « préparation », . plus d’une fois éloquente, en son
harmonie gris perle ou terre d’ombre ; et nulle part,
non plus, de belles formes idéales, mais des portraits
tout en profondeur, agrandis ou simplifiés par une
atmosphère qui les enfume... Au surplus, dans leur
grisaille volontaire et leur éternel camaïeu, ces
nombreuses « maternités » ne sont-elles pas eUes-
| mêmes des portraits '! Et sans trêve répétées comme
les paroles tendres dans la tiédeur de la pauvre
chambre où rayonne obscurément « le baiser du soir »,
ces maternités sont tout Carrière: inspiration bien
humble et naturellement grandiose, en présence
d’une mère vigilante et toujours anxieuse, étreignant
ses enfants...

Par son exagération même, à la fois technique et
sentimentale, — excès de sobriété dédaigneuse de la
splendeur colorée, et maniérisme instinctif des
étreintes crépusculaires ou des regards douloureux,
— ce grand parti pris d’artiste apparaît très moderne ;
mais il échappe au danger de la littérature qui le
hante par un vigoureux sentiment de la forme pres-
sentie.sous le sfumato de la pénombre, par ce don
du modelé, du relief ou de la « saillie » que Delacroix
poète ne découvrait que chez les vrais peintres : de

(1) L’étude pour le Christ est un dessin.
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