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2' Année. — N" 240.

Charleville, le 9 Août 1916.

JOURNAL DES PAYS OCCUPÉS PARAISSANT QUATRE FOIS PAR SEMAINE

On s'abonne dans tous les bureaux de poste

Considérations snr l'Heure présente

D'Amérique DO ut est venue dernièrement la nou-
velle qu'un sous-marin allemand, trompant la surveil-
lance de.1' « Armada » britannique et forçant son « blo-
cus flffameur », a fait loudain son apparition dam un
port américain, apportant dan» ses flancs une précieuse
cargaison de produits du la science et du travail alle-
mands.

Cette nouvelle fit sensation dans le monde. Est-ce
la prouesse accomplie qui frappa les imaginations P Est-
ce le progrès technique réédite' par le génie allemand
qui força l'admiration ? L'un et l'autre sa ne doute..

Ce sous-marin commercial, auquel l'Allemagne a
donné son nom : u Deutschland », n'est-il pas un vivant
symbole du génie créateur de l'Allemagne laborieuse,
triomphant des obstacles les plus insurmontables P

Au seuil de la troisième année de guerre, le peuple
allemand puisera dans cette claire vision de sa force
active l'invincible confiance dans la victoire finale de
ion droit de vivre et d'ooeuper la place qui lut revient
parmi les peuples.

Cette ferme conviction découle d'ailleurs, pour les
esprits les plus sobres, d'une simple récapitulation des
faits de guerre de l'année qui rient dé se terminer :

11 y a un an, au début de ta deuxième année de
guerre, c'était vers l'Est que gravitaient les opérations.
L'armée du maréchal de Mackcnsen avait réussi, au
commencement de mai iqi6, sa'percée victorieuse des
lignes russes près de Gorlioe—Tarnow. Des lors, c'est 1
la libération des territoires austro-hongrois occupés par
les Russes que les Puissances centrales consacrent
d'abord leurs.principaux efforts. Sur 1« front de France
de même que contre le nouvel adversaire Italien et à la
frontière serbe elles restent sur la défensive. Au com-
meaoemunt d'août la grande offensive de l'armée Mac-
kcnsen progresse toujours. Elle a atteint avec son aile
droite Sokal et dépassé Ivangordd de son aile gauche.
Plus au Nord l'armée , du Prince Léopold de Bavière a
ajteim Varsovie et franchi la Vistule. L'armée du maré-
chal von Hindenburg enfin tient le front Nord jusqu'à
Hindi m. 3o juillet déjà, le front russe chancelle en-
tre 1s Vistule et le Bug, les* Russes évacuent toute la
ligne, abandonnant Lublin. Le k août le Prince Léopoïd
de Bavière attaque Varsovie qui tombe en son pouvoir
. le lendemain. Ivangorod capitule le mêm» jour. Le
*i8 août, c'est le'tour de Kowno, et le ao, c'est la puis-
sante forteresse de Novogeorgievsk qui est enlevée par
le vainqueur d'Anvers, le général von Beseler. Breât-
Litowsk. est pris le 2G août, Grodno le là septembre. Le
25 septembre, les armées austro-hongroisee ont atteint
le front qu'elles tiennent encore aujourd'hui ; La Po-
logne et la Coui lande sont arrachées aux mains des
Russes, le front raccourci est réalisé, le but stratégique
atteint.

Cette situation des armées russes, vaincues sur toute
k ligne, provoque alors à l'Ouest la double offensive
d'Artois et de Champagne. Elle échoue complètement, '
sans dégager le front russe, tandis que, de son côté,
l'Italie s'épuise jusqu'à fin octobre en assauts infruc-
tueux contre le front de l'Isonzo.

C'est le moment de songer à la Serbie, instrument
de la politique panslaviste, qui déchaîna le conflit euro-
péen: La Bulgarje, consciente de ses intérêts vitaux me-
nacés par le rêve d'hégémonie panserbe, t'est jointe
aux Puissances centrales et à la Turquie, et grâce a. une

méthodique collaboration des années a us tro-allemande
et bulgare, la campagne serbe s'achève victorieusement
en deux mois. Le chemin de Constantinoplc est libre,
et les Bulgares sont maître» de leur Macédoine I

Ces événements ne tardent pas à avoir leur réVpor-
cussion favorable sur la situation, déjà précaire,
de l'année alliée qui assiège'"les Dardanelles. Le 5 oc-
tobre les Anglo-Français évacuent une grand** partie de
leurs positions. Pour voiler leur échec, les Alliés t'en
prennent à un petit pays qui ne demande qVà rester
à l'écart du conllit européen. Ils occupent Salonique,
violant ainsi la neutralité du royaume de Grèce, dont le
long martyre commence. En octobre les troupet
franco-anglaises débarquées à Salonique essayent de se
porter aux secours des derniers restes de l'armée serbe.
Miiis les Bulgares leur barrent le chemin et les repous-
sent dans une série de combats. Depuis ce premier et
sanglant échec l'armée Sarrail reste l'orme au pied, à
Salonique, se contentant de faire sentir sa puissance
aux pauvres Grecs dépossédés.

Entre temps le Monténégro a subi le sort de la Ser-
bie ; fin janvier 1916, le roi Nikita a perdu son petit
pays. La campagne des Balkans a atteint sen but. Sou»
la pression des événements, les Anglo-Français se dé-
cident enfin à abandonner nuitamment, sous les coups
de la vaillante armée turque, leurs dernières position!
eur la presqu'île de Gallipoli. Libérés de la menace
dirigée contre leur capitale, les Turcs peuvent songer
à consolider leur position mihlaire en Asie et en Méso-
potamie. En décembre 1916, l'armée du général
Townshend e«t cernée à Kut-el-Amara et te verra
obligée de capituler quelques mois plus tard.

Sur le front italien la troisième bataille de l'Isonzo
se termine, dans les premiers mois de l'an 1916, par un
nouvel échec italien, tandis que" l'armée austro-hon-
groise, débouchant du Trentin, réussit à porter la
guerre en territoire ennemi.

Sur mer, Te souvenir de V « Appam », les exploita
.de la k hfoeve » etc. parlent un glorieux langage et
l'écho de la victoire de la jeune flotte allomande au
Skager-Rak a secoué dans son rêve d'invincible supré-
matie navale la superbe Angleterre I -

Sur le front Ouest enfin, ce sont encore les Alle-
mands qui prennent l'initiative en déclanchant leur
offensive-méthodique dons la région de la Meuse, obli-
geant le haut commandement français à concentrer
autour- d* Verdun les réserves qu'il destinait à la grande
offensive iinglo-îiançaisc, prévue pour le printemps
T916.

Dès le commencement des opérations les Allemands
ont réussi à s'emparer autour de la forteresse meu-
tienne d'une «érie de positions importantes leur per-i
mettant de garder l'initative, et obligeant le comman-
dement français à une défensive des phrs vaillantes,
certes, mais des plus coûteuses aussi C'est pour dé-
gager Verdun que le* Russes déclanchèrent, le k juin,
la grande offensive du général Brussilow qui réussit,
grâce aux masses humaines sacrifiées sans pitié, à re-
fouler une partie du front austro-hongrois. Mais les
attaques russes se sont brisées sur les fronts voisins des
armées du Comte de Bothiner et du général von Lin-
tingen. Plus vers le Nord, le front du Prince Léopold •
de Bavière et du feld-maréchal von Hindenburg resté
inébranlable en dépit des plus furieux assauts. En
juillet enfin, voici l'offensive anglo-française dé-
clanch'ée entre l'Ancre et la Somme. .

Ici la lutte continue, ûpre et sanglante. Mois les
maigres résultats, acquis par les Alliés au prix des plue
grands sacrifices, ne peuvent que justifier pleinement
la ferme confiance, avec laquelle le peuple allemand et
son armée entrent dans la troisième année de-guerre.

BULLETINS OFFICIELS ALLEMANDS

Grand Quartier général, 6 août 1910,
Théâtre de la guerre à l'Ouest.

t Les combats près de Pozièics continuent. Dans la soirée,
des attaques partielles ennemies étdouèrent au bois des
Foureaux et immédiatement au Nord de le Somme.

Dans la région de In Meuse, surtout sur la rive droite
du fleuve*, les artilleries développèrent une vive activité.,

! De violents combats d'infanterie ont lieu autour de l'ancien
ouvrage de Thiaumont. Le chiffre des prisonniers faits dans
le secteur de Fleury s'est accru à 16 officiers, 676 hommeH.
Au B01 du Chaplin nous fîmes hier de nouveaux progrès ;
ici 3 officiers, 227 hommes non blessés restèrent prison-
mus entre nos mains.

Au Nord-Est de Vermelles, dans les Argonnei et sur la
bailleur de Comores nous avons fait exploser des mines avec
succès. Des patrouilles ennemies ont été repoussées sur
plusieurs points. Des enlrepuses de notre port réussirent
près de Craonnellc et Bur la hauteur de Combres.

Par feu de défense un avion ennemi fut-abattu -au Nord

, de Fromelles ; un autre, en combat aérien, au Nord-Est de

■ Bapaume.

Théâtre de la guerre à l'Est. . -

Front du feldmaréchal von Hindenburg. *

Une dune de sable encore occupée par l'adversaire tu
Sud de Karma (au Slochod) fut nettoyée. Des tontre-tt-
tuques furent repôussées. 4 officiers, 3oq hommes furent
faits prisonniers et 6 mitrailleuses prises.

Près de Zalocze et plus au Nord-Ouest les Russes ont
gagné La rive Ouest du Sereth.

Front du feldmaréchal-lieutenant Archiduc Charles,

L'armée du général comte de Bothmcr lîvra'des combati
sans importance particulière sur le terrain a l'avant de ses
positions. . .

Les sucées des troupes allemandes dans les Carpathes
furent élargis.

Théâtre de la guerre aux Balkans.

Bien de nouveau.

Grand Quartier général, 7 août 1918.
Théâtre de la guerre à l'Outil.
Près de Pozières des éléments de tranchées, que les An-
glais avaient gagnés passagèrement, leur furent repris par
contre-attaque. Depuis hier soir de nouveaux combats sont
train entre Thtepval et Bazenlin-Je-Petit. Hier soir une
attaque française, peu importante et ce malin une très forte .
attaque furent aisément repoussées su nord de 11 ferme_de
Monacu.

Les combats sur lu hauteur de Thiaumont sont arrêtés,
sans succès pour l'ennemi. A la lisière Est de la montagne

boisée nous repoussâmes une attaque française.

Plusieurs attaques d'aviateurs ennemis i l'arriére de nos
, positions restèrent sans effet particulier. U» bombardement
, répété de Mel/ cauia quelque dégât matériel.

Théâtre de la guerre à l'Est.
Front du feldmaréchal von Hindenburg.
f Sur la partie Nord aucun événement particulier.
1 Dea détachements ennemis, qui attaquèrent la dune de
sable nettoyée avant-hier, au Sud de Zarecze (au Ëtochod)
furent repouisés par contre-attaque.

Au Nord-Ouest et à l'h'st de Zalocze des attaquée russes res-
tèrent sans résultat ; plus au Sud on se bat aur la rive droite
du Sereth. — •

i Nos escadrilles aériennes ont jeté nvec succès constaté de
■ nombreuses bombes sur des rassemblements de troupes, à la
1 ligne de Kowel—Sarny et plus au Nord.

• Fronf du feldinaréchal-lieulenant Archiduc Chartes.

Dans le rayon d'action du général comte de Bell 1 mer la
situation cul en général sans changement.

Dans les Carpathes nos troupes gagnèrent les hauteurs de
Plaik et de Dereikowatl (au Czererempsz).

Théâtre de la guerre aux Balkans.
Rien de nouveau.

BULLETINS OFFICIELS FRANÇAIS

Pans, 2 a jùt 1910, 3 heures.
Au Nord de U Somme, entre le bois do Hem et la ferme de
Monacu, nos troupes ont enlevé un ouvrugu forlilié, puiesamniesH
tenu pur 1 ennemi. Au sud do la rivière, une attaque fuite par
nous dana la région d'Ettréee nous a permît d'occuper une tron-
ctieo allemande au Nord-Ouest de Dcniécourt el dé faire des prf-
soiiuiois, En_ Cluinpjp'iie, à l'Ouest d'Au lien vu, une reconntie-
■aiice russe u charge a la baïonnette un détachement ennemi qui
s'eal dispersé, laissant des morts sur le terrain. Sur la rive droite
de la Meuse, la lutte a continué avec violence pendant la nuit sur
le front vaux-Chapitru-lc Chenois, et sest étendue a l'est jusqu'à
la ngion au sud de Dumloup. L'ennemi, après une série d'attaques
infructueuses, dont quelques-unes accompagnées d'émission de
gaz suffocants, a gagna un peu de terrain dana le bois do Vaua-
Cliapitro et bu Chenois. Ailleurs, loutea le» tentatives ont «le
arrêtées par nos feus, Noua avons fait au cours de ces actions,
qui ont coûté dos pertes importâmes a l'ennemi, une centaine do
prisonniers, dont trois ofllcicrs.

La guerre aéneune : àur te fronL de la Somme, notre aviation
do chussu a'est montrée hisr très active. Trente-trois combats ont
été livres a 1 adversaire par nos pilotes au-dessus des lignes enne-
mies. Un avion allemand attaque- par deux Nieuport a été vu
tombant en flammes el quatorze autres uiipareils allemande sé-
rieusement touchés ont été contraints d'atterrir ou de piquer bnis-
queinenl dans leurs lignes.

Pana, îi août 1916, soir.
Au Nord de la Somme, il n'y a eu aucune action d'infanterie au
cours de la journée. D'après de nouveaux détails, l'ouvrage for-
tifié enlevé par noua entre le bois de Hein et la farmo'Monacu rea-
lermail une centaine de cadavres allemande. Jusqu'à présent, noue
avons déblayé quatre mitraffleuses dana cet ouvrage Au sud de
la Somme, deux conLic-aitaquea tentées par l'ennemi sur la traa-
chèe que nous avons conquise -uu Nord-Ouest de Dcniocourl oui
été repoussees. Sur la rire gauche do la Meuse, bombardsmaert
par obus de gros calibre de nos deuxièmes lignes au sud eu
, Mort-Homme. Sur la rive droite, nous avons effectué plusieurs
attaques échelonnées depuis, la Meuse jusqu'au sud de Fleury.
Dans le bois immédiatement S l'Est de Vachérauviltc, a 1 Ouest et
au Sud de l'ouvrago de Thiaumont, ainsi quo dons le ravin au sud
de Fleury; nos troupes out enlevé plusieurs tranchées allemandes
«t des points d'appui orgunisôa. Nous avons fait, au cours do ces
actions, environ six conta prisonniers et nous ovona^apînré une
distille de mitrailleuses. Une contre-attaque ennemie dans la ré-
gion de Vacherauvillc a été repoussee ,1 lu grenade. Dans lc6 sec-
tours de Vaux-Chapilrq, et du Ctaeno», le bombardement continue
avec violence.

Paris, 3 août 1916, 3 l.cures.
Au Nord de la Somme, noua avoua repoussé, pciiUkatj la nuit,
plusieurs tentatives allemandes dirigées sur la terme Monacu et
nous avons organisé 110s nouvelles positions entre celle ferme et
le bois du Hem. Il se confirme que les unités ellentandus eiV-agéss
dans la région do Monacu ont dû être rçlevCea à la suilc des tories .

- pertes qu'slles ont subies depuis le 30 juillet Au Sud de la Somme,
une contre-attaque sur nos positions an - d d'Entrées a éohoné
sous dm faux. Sur la rive droite de la Mous*, les Allemands eat
t sluiMwi reprises proeeee* m* conlra-altaquM violentes =ur sse
tranoheee ejee nous avoue toequiaus hier. Partout, nos tirs sss
barrage st nos feux d'infanterio ont brisé les efforts de l'adver-

- taire, «ui s subi de lourdw'pertes. De noire coté, poursuivant nos
avantagea, nous avons sérieusement progressé au sud de fleury,
atteint les abords Immédiate du village et dépassé la slation. Le
chiffre des prlaonniors faits par nous dans la seule région de
Fleury, au cours de la journéo d'hier dépasse 700, ce qui porte
a environ l.luù ls nombre total des pmoumsrs valides - tombés
entre nos mains depuis le 1*' août sur la rive droite de la Meuse.
Dsns la région Vsux-Chapilrc-Le Chcsnois, la lutte d'artillerie
s'est maintenue Intense sans sclion d'nfanleris. f\uit calme sur le
ruli du front, sauf en lorét d'Apremonl où noua avons dispersé
à coups do fusil des patrouilles allemandes.

La guerre aérienne i Sur le front do la Somme, le sergent
Chaînât a livré dans la journée 1 d'hier deux combats aériens cl a
abattu chaque fois son adversaire Ces doux nouvelles weloirea
portent S huit le nombre dea avions allemands descendus par ce
pilota. Un autre avion allemand attaqué do près par un des nôtres
est tombé désemparé près do Chauny.

FEUILLETON DE LA *GAZET'iii DUS ARDBNMiS»

LA VICTOIRE

Vu Pall ACKCR.

Pnmière partie,
1

Sous uu ciel lourd où moulaient de lentes fumées, les
douze edups de midi saunèrent dans Courbevoie, aussitôt
répétés et pToloiiyi-5 pur une cloche à travers l'usine des
frères BreuyeuA. 1-^ flol des ouvriers se déversa duns i mi-
merise cour encombrée de chariots automobiles. Tout de
si/ile, el machinalement rongés en une double ule pressée,
Us gagnaient la grille avec une allure presque mihlaire. L4
Us se séparaient el s'en allaient d'un pas égal, sur le trottoir
*défom.é du quai, seulu, ou deux par deux, ou trois pur trois,
te parlant a peine, les femmes avec les femmes, les hommes
tvec le* hommes, Le col d une bouteille penchait hors d une
poche, un quignon de paan gonllait la veste. Ils étuient déjà
disperse*, lorsque deux jeunes gens sortirent encore, leurs
cottes bleues maculées d'essence et de graisse.

— Où déjeunis-tu, flouard P demanda le moins grand,
un gnreon vigoureux, blond, au visage mat et complète-
ment rasé.

Routrd roula U une cigarette entre ses doigts jaunis par
le tabac, il était mince, avec de petits \*n vifs sous une
arcade *ourcilière très saillante, des joues creuses, et une
maigre moustache brune dont les bouts tombaient au coin
des lèvres ; trois denU lui manquaient, à ls mâchoire supé-
rieure, au milieu

— Au même endioit, toujours, chez Sirot.
Il alluma su cigarette.

— Je t'invite, Crayon.-

— Non. dit celui-ci, c'est moi.

Aveil lini'-sait duns une chaleur inaccoutumée. Ils se
hâtèrent vers le pont de Neuilly. Des nuage» gris s'amonce-
laient, et un vent orageux soulevait une poussière blanche
*Ur la chaussée, qu'ombragent mal quelques platanes incli-
nés eu bord de la Seine. Chez Sirot, on bmail, autour du

comptoir, en.jouant au Zanzibar. Ils s'assirent h une table
eu fer, sur le trottoir, il l'abri d un stoie. Derrière eux, le
quai grmipail juiqu à l'avenue de ln Défense. La iseine cou-
lait, câline, sans rides, reflétant les arbres ruinasses de 1 île
de Putcaux, ù celte heure déserte. Ils commandèrent le
menu, du saucisson, uu navarin aux pommes, une salade,
du fromage, nvec un litre de vin rouge, et ils se mirent à
manger, vite, eu hommes qui ont faim.
JAouard déboutonne sa cotte.

— Bon Dieu, quelle chaleur l

La manche de son brus dioit découvrait, tatoués aur
dessus du poignet, deux mains enlrelucées, un cœur perce
d'une flèche, et, entre un fusil el une épée-baïonnette., un
casque de liege, souvenir de son congé à la coloniale.

Crayan, son usaiette vide, reguidait vaguement devtnt
lui. bon corps robuste et son visuge osseux, où le menton
e\ûiiçnit Grutul, révélaient une énergie nerveuse. Cepen-
dant, Immobiles, ses veux bleus, très clairs, se voilaient de
rtvc.

—■ A quoi pentes-lu donc ? interrogée Rouard.
Crayan tourna la tète vers loi :

— Je quitte U botte satnt-di C'eet ma dernière semaine,

— Ah. 1 QL Houtrd que cette nouvelle intéressait peu.
Cependant il demanda :

— Où vas-tu ?

. — Nulle part.

— Ah I répéta Rouard, mais celte fois avec-un léger éiûo-
Bsttnent.

— Ou plutôt si, corriges Crayan, je v,>i* .

— A l'étranger ? acheva houard,

— Non, moins loin, en Picardie.
Brusquement, Crayan ajouta :

— Accompagne-moi.

Houard eut une moue dégoûtée.

— Ln Picardie I

Crayun rapprocha de la table sa chaise, repcu"i; l'assiette
et s'accouda :

— Voili quatre ans que je travaille i côté dn toi, chez les
frères lireugeux, d'abord su liane d'essai des moteurs, puis
i l'ai' Uur de montage, puis dans b-s meetings â'aviation,
avec l'é mips chargée de vérifier les tppareilsside lu maison.
Nous avons pas*é ensemble mitre examen de pilote, mais
Jusqu'ici nous u'avoim volé tous dm* que pour notre plaisir.
Tu suis mon nom, Cnivan, mon orénoiu. André, nous nous

tutoyons) nous habitons à Neuilly deux chambres voisines,
mais qu est-ce que lu suis encore de moi ? rien, n'est-ce pas f

— Oh ] oh 1 dit attentif, maie un peu ironique Rouard,

en lançant une boullee.

— Lh bien, insista Cnivan, qu'est-ce que tu tais encore
de moi P

Rouard tirait sa moustache.

— Tu av ais les mains trop- fines, quand tu es arrivé. J'ti
pciiîé que tu étais un fila de famille.... que tu avais fait des

betiies____

— Des bêtises ] non.... Ma mère prétend que si... moi,
je prétends que no.n...,

— hnbn, conclut Rouard, tu n'es pas un ouvrier. Je m'en
suis doute, dès que je t'ai vu ; ensuite je ne m'en suis plus
Occupé. S'il fallait s'occuper de ces choses-là. . . .

— Tu ne te trompais pas. Je suis riche et Je suis uu
bourgeois. Mon père, qui est mort, a laissé à ma mère une
grosso fortune héritée de sou père et encore accrue par lui
s U bourse. Mon frère aîné, quand il ue joue pas au tennis
avec des jeunes hlles ou au bridge avec de vieilles dûmes,
compose de U musique. Moi, J'ai besoin d agir, d'être unie,
•t suhbi de niquer ma vie. Vivre comme mon frère, autant
mourir I Tout enfant, je ne me passionnais que pour la mé-
canique et les sciences. Je me consumais d ennui dans les
lycÊes do Pans , mes pnrenls m'ont envoyé dans un établis-
sement de province, en pleine cunipagne, près de Rouen ;
la, j ai reçu une éducation intelligente, moderne. ... j'étais
content.... Je me suis présenté a l'Ecole cent ru le.... avec
tuoeèe, et j'si démissionné. Mais oui j ça ne " • pal
d'être ingénieur, sans avoir été ouvrier....

il s'arrêta :

— Je t'ennuie.

— Non.

Il s'excusa : '

— C'est nécessaire, ce que je te ru>

— Qu'est-ce qu'ils ont dit, la mè
tlonna Rouard, Curieux. Us on! cné, 1
Jugé fou.

— Après mes deux années de service, conl
sans répondre, je ne savais pus très bien a quoi
Je suis paiti poui le Canada , il me semblait qi
rsis mener une existence rotlfoi
sur les lacs, un français, que j'u
son Journal, un j1 ni e 'I iV ['■iren,

I ton fri
? ou bit)

..., 1 ^

ils t\
. Cr.n

l'ouvre : Blériot avait traversé la Manche. T'tmaguiea-tu oe
que j ni ressenU en lisant ces quelques lignes, st loin, et tout
seul ? Cet homme, presque ruine par tant d expci icrrcts mal-
heureuses, blesse aussi dans ses dernières tentalhcs, n'avait
pas desespéré. 11 peut a pefne se tenir sur ses jambes, on le
hisse dans son appareil, et il s'envole. Où ait-il i> Il a disparu.
L'équipage du torpilleur, qui a mission de le c^muyer, lt(
eroit perdu en mer . mais déjà Rleriot atteint sur les ro-

"oheri dcaerls de la côte anglaise, tjuel exemple de tranquille
tudace, quelle admirable leçon de ténacité, el quel domaine
Infini, si longtemps inaccessible, le ciel, désormais ouvert
aux eLioris victorieux de - 1 homme t C'était ça, l'avenir;
voilà ou devàil se porter la légère énergie des-jeunea Fron-
çais, A quoi bon m'exiler dans ce Canada enseveli soui la
neige, où j aurais peut-être amassé de l'argent, mais où mon
travail n aurait protilè qu'à moi-même ? Je me suis réem-
burque. Ah I j'avais eu raison de ne pas entrer à t-'Erole : je
suis eîitré chez les Ureugeux....

— Ll pourquoi en sors-tu ? 1
Rouard ramenait la ctinveisutiou à ce qui en formait le
véritable sujet. 11 avait écoute sérieusement les confidences
de Ciuyun. Né à la Chapelle d'un père ajusteur a la Compa-
gnie du Nord, el dune mère qui, avec quatre enfants, trou-
vait encore le temps de faire di 3 ménagea, instruit chez les
frères, puis à la laïque, élevé un peu à la maison, beaucoup
duns la rue, il avait un espnl agile que Pans el la conti-
nuelle vnwété de son agitation avaient vite dressé à ne
s'étonner de rien Vers dix-hml uns, ennuyé d'être emprlî
sonne toute la journée entre 1rs quulie mura d'un atelier,
dans une fabrique d'automobiles, el cédant à un besoin
si'ev en turcs, que les lectures développaient, il s'était engagé
duns I infanterie coloniale. Au moins d verrait du pays, dei
ciels un onnus, des mœurs sauvages, et sans doute il se
battrait. Mors, si le sort lui était propice, il gagnerait des
gracies, luutôl en Afrique, tantôt "en Asie. Le sort maintenait
suit t'uladlon trois ans à Cherbourg hnlé pur la discipline,
rebute pur celte vie monotone de garnison, qui à chaque
b>utt! R-slreignait ça liberté, regfctuml Paris et ses mœurs
faciles, let dipitncnés ou bois nu d'ans la banlieue, les soi-

.rée ait théâtre ou au café-concert, Houard s'était h4lé de
revenir, son congé terminé II uni m il tout oe qui était nou-
vi m , il t'était alort présenté rh« les RreugeuX, grandi
1 11 leurs de monoplans, qui buvaient embauche.

i A suivre.)
 
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