Gazette des Ardennes: journal des pays occupés — Januar 1916 - Dezember 1916

Page: 55
Citation link: 
https://digi.ub.uni-heidelberg.de/diglit/feldztggazarden1916/0055
License: Free access  - all rights reserved Use / Order
0.5
1 cm
facsimile
2* Année. — N" 140.

PRIX

5 CENTIMES

Charleville, le 2 Février 1916.

Gazette des Ardennes

JOURNAL DES PAYS OCCUPÉS PARAISSANT TROIS FOIS PAR SEMAINE

On ^'abonna dans tous les bureaux de postée

LEUR MÉTHODE

Les journaux parisiens ont leur méthode pour déni-
grer M diminuer les succès ennemis qu'ils ne peuvent
nier. En voici un petit exemple, que nous empruntons
. tu « Temps » du au janvier. Ce journal écrit :

« Au mois d'octobre, les Allemands passaient le
Danube. La marche triomphale vers Constanlinople
devait débuter par la rapide conquête de la Serbie. Cette
étape brûlée, on traverserait la Turquie pour courir à
la conquête de l'Egypte et de l'Inde. Le programme
était grandiose et assez éblouissant pour détourner les
I fegards de l'immobilisation des forces allemandes en
France et en Russie. Malheureusement pour le kaiser,
sa puissance de réalisation n'était plusxn rapport avec
la témérité de sa conception. Et l'œuvre colossale reste
à l'état d'esquisse l »

Pour une simple n esquisse », on avouera que la
conquête de la Belgique, du Nord-Est de la France, de
la Pologne, de la Serbie et du Monténégro est tout de
même un travail assez complet I

La méthode est claire, n'est-ce pas ? Et nous la
connaissons depuis la fameuse « retraite stratégique »
dû grand-duc Nicolas.

Qiwnt les Russes prirent Prrcmysl, ce fut, bien
entendu, une très grande victoire. Mais quand les
Austro-Hongrois reprirent la même ville, l'événement
fut traité en vulgaire fait divers par les stratèges en
chambre des rédactions parisiennes. Puis, quand les
Allemands enlevèrent 1' « imprenable h Varsovie, cela
n'eut aucune importance. C'était alors Brcst-Litowsk
qui aeul comptait pour les feuilles boulevardières. Lors-
que Brest-Litowslt tomba à son tour, c'est à St-Péters-
bourg qu'allèrent se retrancher les Tartarins de la vic-
toire à rebours. Et comme il n'y a aucune raison pour
que ces Messieurs s'arrêtent, après avoir prétendu que
les Allemands ont évidemment échoué, parce qu'ils
n'ont pas encore occupé l'Egypte et le* Indes, on ne
voit pas pourquoi ils ne diraient pas, demain, que les
Allemands seront vaincus tant qu'ils n'auront pas con-
quit 1* Lune I

Entre temps, cependant, tl'une illusion de ses jour-
nalistes à l'autre, le peuple français paye de son sang..

Mais comme il est toujours bon de s'expliquer, nous
prions le « Temps », si prompt à marcher Bur Berlin
en colonnes serrées, nous prions M. Barrés, qui annexe
tous les jours, de sa plume guerrière, la rive gauche
du Rhin, de nous montrer un peu, sur la carte, où en
est, dans la voie des réalisations, leur «esquisse» à eux!

BULLETINS OFFICIELS ALLEMANDS

Grand Quartier général, le 2fl janvier 191G.
Théâtre de la guerre à l'Ouest.

Au nord-ouest de la ferme La Folie (au nord-est de
Neuville) nos troupes prirent d'assaut les tranchées en-
nemies sur une étendue de i,5oo mètres et ramenèrent
337 prisonniers, dont i officier, et i mitrailleuse.

Des attaques françaises répétées s'effondrèrent
devant la position, récemment enlevée, près de Neu-
ville ; l'ennemi réussit toutefois à occuper un deuxième
entonnoir de mine. Dans la partie ouest dfc St-Laurent,
pris d'Arras, un groupe de maisons fut arraché d'assaut
aux Français.

Au sud de la Somme nous avons pris le village de
Frise et environ 1000 mètres de la position attenante, -
au sud. Lcb Français laissèrent entre nos mains la of-
ficiers, 927 hommes non blessés, ainsi que i3 mitrail-
leuses et 4 lance-mines.

Plus au sud, près de Linons, un détachement de
.reconnaissance poussa jusque dans la deuxième ligne
ennemie, fit quelques prisonniers et retourna sans
pertes dans sa position.

En Champagne, violentes luttes d'artillerie et de
mities,

Sur la hauteur de Combrcs, un coup de mine fran-
çais n'endommagea que légèrement notre tranchée In
plus avancée. Après une tentative d'occuper l'enton-
noir, rennemi dut se retirer avec deB pertes considé-
rables.

Près d'Apremont (à l'est de la Meuse) un avion en-
nemi fut abattu par nos canons antiaériens. Le pilote
est mort, l'observateur grièvement blessé.

L'attaque aérienne contre Fribourg, qui eut lieu
dans la nuit du ag janvier, n'a causé que pce de dégâts.
Un soldat et deux civils sont blessés.

Théâtre de la guerre à l'Est.

La situation est en général sans changement. Près
de Bepestiany, des troupes austro-hongroises d'avant-
garde repoussèrent plusieurs attaques russes.

Théâtre de la guerre aux Balkans.
'Rien de nouveau.

Grand Quartier général, le 30 janvier 191C,
Théâtre de la guerre à l'Ouest.
A la route de Vimy-Neuville et au sud, les combats
pour la possession de la position enlevée par nous con-
tinuent. Une attaque française fut repoussée. La posi-
tion conquise au sud de la Somme a une étendue de
35oo mètres et une profondeur de 1000 mètres. Sont
tombés entre nos maint, en cet endroit, 17 officiers
1,270 hommes, parmi lesquels quelques Anglais. Les
Français ne tentèrent qu'une faible contre-attaque, qui
fut facilement enrayée.

En Champagne, de temps en temps, vifs combats .
d'artillerie.

Sur le reste du front l'activité de l'artillerie fut
défavorablement influencée par un temps brumeux.
Vers le soir, le temps s'étant éclairci, les Français ouvri-
rent un feu actif contre notre fronL à l'est de Pont-à-
Mousson. L'avance de détachements d'infanterie en-
nè%iic fut déjouée.

Théâtre de la guerre à l'Esl et théâtre de la guerre
aux Balkans.

Aucun événement important.

Grand Quartier général, lo 31 janvier 1910.
Théâtre de la guerre à l Ouest. ,

Nos nouvelles tranchées dans la contrée de Neuville
furent maintenues contre des tenlntives françaises de
les reprendre. Le chiffre des prisonniers faits au nord-
ouest de la ferme La Folie s'est accru à 3iS hommes,
le butin à 11-mitrailleuses. Les Français dirigèrent
plusieurs assauts d'artillerie contre la position enlevée
le 28 janvier, au sud de la Somme, par des troupes
sîlésiennes.

L'activité fut err général influencée uar le temps
I brumeux.

En réponse au bombardement de Fribourg, ville
duvertc située hors du terrain des opérations, par des
aéronefs français, nos dirigeables ont attaqué, les deux
nuits dernières, avec un succès qui semble satisfai-
sant la forteresse de Paris.

^ Théâtre -de la guerre à l'Est.

Des tentatives d'attaque russes contre le cimetière

de Wiaman (sur l'Aa, à l'ouest de Riga) échouèrent
dans le feu de nolic infanterie et de notre artillerie.
Théâtre de la guerre aux Balkans.
La situation est sans changement.

BULLETINS OFFICIELS FRANÇAIS

Pari», 24 janvier 1S10, soir.
En Belgique, vers l'cmbouchure-de l'Yser, dans la région
de Nieuport, l'ennemi a effectué un bombardement extrême-
ment violent, au cours duquel il n'a pas tiré moins de 20,000
obus. D'apièa nos premiers renseignements, l'infanterie
allemande a tenté en \mu de déboucher ; arrêté par nos Un
de barrage, l'ennemi ufttt pas soiti de ses tranchées, a
l'exception de quelques groupes que notre feu a aussitôt
dispersés.

Dans la région de Boesinghe, Het-Sas et Sleen&lrnele,
l'artillerie a également été très active de part et d'autre. Des
fractions ennemies, qui avaient essayé de franchir le canal
à Het-Sas, ont été rejelées par nos fîlix d'infanteiie et de
mitrailleuses appuyés par l'artillerie.

En Artois, sur notre front a 1 ouest de la route d'Arias a
Lcns, l'ennemi, après a\oir fait exploser une mine, a tenté
une nouvelle attaque, qui a été arrêtée njt û. coups de
grenades cl do fusil. Une seconde attaque, dirigée un peu
plus au Sud, n'a pas eu plus de succès.

Au nord de Siussons, nos batteries uni bouleversé Jtft
tranchées ennemies de la côte 129. A l'est de la'forme du
Godât (région de lteims), un tir de notre artillerie, réglé par
avions, u endommagé sérieusement une batterie allemande

Armée d'Orient. Un groupe de trente deux avions fian-
çais a bombardé les cantonnements ennemis de Gue\glieh
et de Monasttr.

Sur ce dernier, plus de deux cents bombes ont été lancées
par nos appareils.

Taris, 25 janvier 1910, 3 heures.

En lîelgiquc, au cours de la nuit, les deux artilleries ont
continué à se montrer actives dans lo région de Nieupoil.

De nouveaux détails confirment que l'attaque ennemie
tentée hier vers l'embouchure de l'Yser a été disloquée par
nos tirs d'artillerie.

Les Allemands n'ont pu déboucher, saut sijr un punit où
quelques groupes parvinrent a pénétrer dans notre tranchée
avancée.

Ils en ont été Chasfée aussitôt, après une lutte très vive
à coups de grenades, qui leur a causé des pertes sensibles.

En Artois, l'action dirigée hier par l'ennemi contre nos
positions n l'est de Ncuvillc-Samt-Yaast et qui avait com-
plètement échoué, a été reprise par lui en fin de journée avec
plus d'ampleur.

Après une nouvelle séné d'explosions de mines, ac-
compagnées d'un très violent bombardement, les Allemands
ont lancé une attaque sur un frmi' de 1,500 mètres environ,
dans l'angle formé par la route d .vrras à Lens et la roule
de Neuvillc-Saint-Yaasl a Thélus.

L'ennemi a été rejeté dans ses ligues par noire feu.

lin deux points où notre tranchée de tir avait été boule-
versée par les explosions, il a pu occuper les entonnoirs,
dont la plupart lui ont été repris presque aussitôt.

Dans les Vosges, nous avons effectué un bombardement
efficace sur les ouvrages ennemis du-Ban-de-Sapt.

Paris, 25 janvier Itilti, soir.
En Belgique, au sud-est de Boesinghe, notre artillerie, de
concert avec l'artillerie britannique, a exécuté un violent
bombardement des ouvruges ennemis qui ont subi des dégâts
sérieux.

Ce matin, deux avions allemands ont jeté uno quinzaine
de bombes sur Dunkerque et sa banlieue. Cinq personnes
ont été tuées et trois blessées.

En Artois, la canonnade a été très vive ù lest de Neu-
ville et dans la région de Wailly où notre tir a léduit au
silence plusieurs batteries ennemies.

Au nord de l'Aisne, nous avons dispersé un important
convoi ennemi dans la région de Craonne.

Une batterie lourde uilemande qui tentait de buttre le
pont de Bcrry-au-Bac a été endommagée par un tir de nos
pièces de gros calibre.

Sur les Hauts-de-Meuse, dans le secteur de Mouilly, un
petit détacbeine'nt ennemi qui tentait de s'approcher de nos
lignes apiès un assez vif bombardement, a été dispersé
aisément par notre feu,

Dans les Vosges, tirs efficaces de notre nitillorie sui les
positions ennemies de Mulilbach, Stossvihr et les casemates
du Rain des Chênes.

Paris, 20 janvier 1010. 3 lieure».
En Artois, activité soutenus de l'oililleiie dans le secteur
de Neuville-Saint-Vaast.

Au coûts de la nuit, nous avons exécuté une attaque qui

nous a permis de chasser les Allemands d un des entonnoirs
provoqués par les explosions de la veille.

Entre Somme et Avre, au sud de Chaulnes, nos batteries
ont bombardé les cantonnements ennemis d'Hattencourt et
détruit un observatoire près de Parviller.

Rien a signaler sur le reste du front.

Paris, 2G janvier 1916, soir.

En Belgique, la nuit dernière, nous avons bombardé ef-
ficacement les tranchées et boyaux ennemis de la région de
Steenstraele où l'on constatait des mouvements de troupes.

En Artois, au cours de la journée, l'ennemi a fait exploser
dans le voisinage du chemin de la Folie (nord-eel de Neu-
ville-Suint-Voaat) quelques mines dont il a occupé les enton-
noirs ; mais près de la route de Neuville a Thélus noua avons
chassé l'ennemi des derniers entonnoirs qu'il occupait.
Canonnade très violente de part et d'autre dans tout ce
secteur.

Dans la région de Roye, notre artillerie et nos canons de
tranchées ont bouleversé a l'ouest de Laucourt un -ouvrage
que l'ennemi a été forcé d'évacuçr. Nos patrouilles ont pu
y pénélrer et ont rapporté du matériel abandonné par les
Allemands.

La nuit dernière, un zeppelin a lancé sur les villages de
la région d'Epernay quelques bombes qui n'ont causé que
des dégâts matériels insignifiants. Le dirigeable a été
canonné par une section de nos auto-canons au moment où
il rentrait dans ses lignes.

A l'ouest de Pont-à-Mousson, nous avons effectué sur les
organisations de l'ennemi au Bois Le Prêtre un tir d'artil-
lerie lourde qui a donné de bons résultats.

Paris, 27 janvier 1916, 3 heures.

En Aitois, très vive canonnade au cours de la nuit, dans
le secteur de Neuville-Samt-Vaast.

Dans le voisinage de la route de Neuville a la Folie, nous
avons continué a réoccuper progressivement les postes de
guetteurs et les entonnoirs où l'ennemi avait pris pied.

Nous y avons trouvé de nombreux cadavres d'Allemands,
une mitrailleuse et nous avons fait quelques prisonniers.

En Argonne, nous avons fait exploser deux mines avec
succès, l'une près de la Haute-Chevauchée, l'autre aux en-.
virons de Vauquois.

UN ZEPPELIN SUR PARIS

Le radiogramme officiel français de la tour Eiffel,
3o janvier, 4 heures, nous apprend qu'un Zeppelin a
rendu visite à Paris, dans la nuit du 2g au 3o. Voici 1s
texte du télégramme :

« Vy. Zeppelin a lancé hier soir des bombes sur
Paris. Il a atteint une quarantaine de femmes, de vieil-
! fards et d'enfants. C'est un succès militaire dont l'Alle-
magne peut être filre. »

Celte indignation morale est parfaitement déplacée.
En sa qualité de ville fortifiée, Paris est exposé à ces ris-
ques de la guerre. Les aviateurs français, eux, ne se
gênent par pour aller bombarder des villes ouvertes et
paisibles comme Fribourg, Karlsruhe, etc. Ces raids,
dont le but militaire est nul, font la joie de la presse
parisienne qui se soucie peu des victimes qu'ils peuvent
faire dans la population civile.

Pour calmer l'indignation du sans-fil officiel, qui
ne manquera pas de trouver son écho dans la presse,
rappelons ce qu'écrivait, lors de l'ai Laque aérienne fran-
çais? contre la ville ouverte île Stuttgart, Y « Action
Française » du a3 septembre igi5. Voici cette explosion
de joie sauva™-; :

«A la bonne heure! Ces nouvelles-là font plaisir.
Et plus elles seront fréquentes, plus elles donneront de
satisfaction au peuple des Gaules en l'aidant à prendre
les maux de la guerre en patience.

Rien n'empêche de nous dégourdir à l'arrivée du
bonnes nouvelles ! Rien n'empêche de nous donner de
l'aise et du bon temps. Comme après les beaux coups
de Karlsruhe, de Fribourg, de Trêves, nous avons pkl-
sïr à jeter en l'air les chapeaux pour jeter nos appareils
et leurs lanceurs de bombes aux yeux sûrs et aux mains

FEUILLETON DE LA iGAZETTB OBd tLRDBHNBS» 7

LE GRIME DE LA RUE MORGUE

Par Edgar Allan POE

Maintenant, examinons la boucherie en elle-même. Voilà
une femme étranglée par la force des mains, et introduite
dans une cheminée, la tète en boa. Des assassins ordinaires
n'emploient pas de pareils procédés pour tuer. Encore
moins cachent-ils ainsi lea cadavres de leur* victimes. Dans
octte façon de fourrer le corp» dans la cheminée, vous ad-
mettre! qu'il y a quelque chose d'excessif et de bizarre, —
quelque chose d'absolument inconciliable avec tout ce que
nous connaissons en générai des actions humaines, même
en supposant que les auteurs fussent les plus perverti» des
hommes. Songez aussi quelle force prodigieuse il a fallu
pour pousser ce corps dan» une pareille ouverture, et l'y
pousser ai puissamment que les efforts réunis de plusieurs
personnes furent à peine suffisants pour l'en retirer.

Portons maintenant notre attention sur d'autres indices
de celte vigueur merveilleuse. Dan» le foyer on a trouvé des
mèches de cheveux, — des mèches trè» épaisses de cheveux
gris. Ils ont été arrachés avec leurs raciueB. Vous savez
quelle puissante force il faut pour arracher seulement de
la tète vingt ou trente cheveux ù la fois. Vous avez vu les
mèches en question, aussi bien que moi. A leurs racines
grumelées, .— affreux spectacle I — adhéraient de» frag-
ments de cuir chevelu, — preuve certaine de la prodigieuso
puissance qu'il a fallu déployer pour déraciner peut-être
cinq cent mille cheveux d'un seul coup.

Non seulement le cou de lu vieille dame était coupé",
mai» la tête absolument séparée dyi corps; l'Instrument
était un simple rasoir. Je vuus prie de remarquer celte féro-
cité batiaU. Je né puilc pus des miuilrinnirin du corn» de
madame l'Eipanayc ; M. Duiuaa cl son honorable eoufiéic,

M. Etienne, ont affirmé qu'elles avaient été produites par
un instrument contondant; et en cela ces messieurs furent
tout h fait dans le vrai. L'instrument contondant a été évi-
demment le pavé de la cour sur laquelle la victime csl (oui
bée de la fenêtre qui donne sur le lit. Cette "J(Sct quelque
simple qu'elle apparaisse maintenant, a échappé a la police
par la môine raison qui l'a empêchée de remarquer la lar-
geur des volets; parce que, grâce à la circonstance îles clous,
sa perception élail hermétiquement bouchée à l'idée que
les fenêtres eussent jamais pu être ouvertes.

Si .maintenant, — subsidiairemeul, — vous avez conve-
nablement réfléchi au désordre bizarre de la chambre, nous
sommes ailes assez avant pour combiner les idées d'une agi-
lité merveilleuse, d'une férocité bestiale, d'une bom-herie
•ans motif, d'une ijrottsquene dans l'horrible absolument
étrangère à l'humanité, et d'une voix dont l'accent es! Ht-,
connu à4'oieille d'hommes de plusieurs nations, d'une vois
dénuée de toute s\llaliisalton distincte cl intelligible. Or,
pour vous, qu'en roMort-il P Quelle impression ai-je faite
■ur voire imagination P

Je sentis un frisson courir dans ma chair quand Dupin
me fit celle question.

— Un fou, dis-jc, aura commis ce meurtre, — quelque
maniaque furieux échappé à une maison de santé du voisi-
nage.

— Pas trop mal, lépliqua-t-il, voire idée est presque
applicable. Mais les voix des fous, même dans leurs plus
sauvage» paroxysmes, ne se sont jamais accordées avec ce
qu'on dit de celle voix singulière entendue dons l'escalier.1
Les fous font partie d'une nation quelconque ; el leur lan-
gage, pour incohérent qu'il soit dans les paroles, csl tou-
jours syllabifié. En oulre, le cheveu d'un fou ne ressemble
pas a celui que je tiens maintenant dans ma main. J'ai <Ie-
gugé eelte petite loutfe des doigts rigides Cl crispés de ma-
dame l'Espanuve. Dites-moi ce que vous en pensez.

— Dupin 1 dis-jc, complètement bouleversé, ces cheveux
sont bien extraordinaires, — ce ne sont pas là des cheveux
humains /

— Je n'ai pu» affirmé qu'ilB fussent tels, dit-if, mais,
«vunt de nous décider sur ce point, je désire que vous jetiez

un coup d'œil sur le petit dessin que j'ai tracé sur ce bout
de papier. C'est un fuc ifmfk qui représente ce que cer-
taines dépositions définissent les meurtrissures noiràùres,
et les profondes marques d'ungles trouvées sur le cou de
mademoiselle l'Espannye, cl que MM. Dumas el Etienne
uppcllent une série de taches livides, évidemment causées
pur l impression des doigts.

— Vous voyez, continua mon ami, en déplojanl le pa-
pier sur la table, que ce dessin donne l'idée, d'une noigne
solide et ferme. 11 n'y a pas d appaiencc que les doigls aient
glisse. Chaque doigt a gardé, peut-être jusqu'il la mort de
la victime, la terrible prise qu'il s'était faite, el dans la-
quelle'il s'esl moulé. Essayes maintenant de placer tous vos
doigls, en même temps, chacun dans la marque analogue
que YQ.u1 v oyez.

J'essayai, mail inutilement.

— Il est possible, dit Dupiu, que n'>us ne fassions pas
cette expérience d'une manière décisive. Le papier est dé-
ployé sur une surface plane, et la gorge humaine est cylin-
drique. VekT un rouleau de buis dont la circonférence est
ii peu près celle d'un cou. Etalez le dessin lout autour, el
recommençons l'expérience.

J'obéis; mais la diflkulté fut encore plus évidente que
la première fois.

— Ceci, dis jo, n'est pas la trace d'une inain humaine,
i MulntenaiH, dil Dupin, lisez ce passage de Cuvier.

C'était l'histoire minutieuse, anatomique cl descriptive,
du grand Oraug-OuUng fauve des îles de 1 Inde orientale.
Tout le monde connaît suffisamment la gigantesque stature,
la force et l'ugililé prodigieuses, la férocité sauvage, et les
facultés ii uiiil.it 1011 de te m.iuunifi rc Je compris d'un seul
cuup lout l'Iiuiiible du ineiiih-e.

— La description des doigts, dis-je, quand j'eus fini lu
lecture, s'accorde paifuilenicnt avec le dessin. Je vois qu'au-
cun animal, — excepté un orang-outang, el de l'espèce en
question, — n'aurait pu faire des marques telles que celles
que vous avez dessinées. Cette touffe de poils fauves est
aussi d'un caractère Indentique ù celui de l'animal de Cuvier.
Mais je ne me rends pas facilement compte des détails de
cet effroyable mystère. D'ailleurs, on a entendu deuj; voix

se disputer, et l'une d'elles élail incontshiblemcnl la voix
d'un Français.

— C'est vrai; et vous vous rappellerez une expression
•attribuée presque unanimement à celte voix, — l'expression
Mon Dieu ! Ces mots, dans les circonstances présentes, ont
été caractérisés par l'un des témoins (Monlaui, le confiseur),
comme exprimant un reproche et une remontrance. C'est
donc sur ces deux mots que j'ai fonde l'espérance de dé-
brouiller complètement l'énigme. Un Français a eu con-
naissance du meurtre. II est possible, — il est même plus
que probable qu'il est innocent de toute participation à
celle affaire sanglante. L'orang-outang a pu lui échapper.
Il est possible qu'il ait suivi sa trace jusqu'à la chambre,
mais que, dans les circonstances terribles qui out suivi, il
n'ait pas pu s'emparer de lui. L'anima! est encore libre. Je
ne poursuivrai pas ces conjecture», je n'ai pas le drpit d'api
peler ces idées d'un autre nom, puisque les ombres de ré»
flexions qui leui servent de base sont d'une profondeur ù
peine suffisante pour être appréciées par ma propre raison,
et que je ne piétenJniis pas qu'elles fussent appréciables-
pour une autre intelligence. >oua les nommeront donc des
conjectures, et nous ne les prendrons que pour telles. Si le
Français en question csl, comme je le suppose, innocent de
celte utrocité, celte annonce que j'ai laissée hier au soir,
pendant que nous retournions ou logis, dans les bureaux du
journal « Le Monde » (feuille consacrée aux intérêts mari-
times, et très recherchée -par les marins), l'amènera ches
nous.

Il me tcndië un papier, et je lus :

AVIS. — On a trouvé dans le bois de Boulogne, le malin
du .. courant (c'était le mutin de l'assassinai), de foit bonus
heure, un énorme orang-outang fauve de l'espèce de Bornéo.
Le propriétaire (qu'on sait èlre un marin appartenant à
l'équipage d'un navire maltais) peut retrouver l'animal,
après en avoir donné un signalement satisfaisant, et rem-
boursé quelques frais à la personne qui l'en est emparés,
et qui l'a gardé. S'adresser rue...., n°.., faubourg Saint-
Germain, au troisième.

(A Miiivrç.}
loading ...