Gazette des Ardennes: journal des pays occupés — Januar 1916 - Dezember 1916

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£• Année.

N- 271.

Charleville, le 1" Octobre 1916.

Gazette

JOURNAL DES PATS OCCUPÉS PARAISSANT QUATRE FOIS PAR SEMAINE

On s'abonne dans tous les bureaux de poste

IA M.

Au cours de la grande séance parlementaire dont
la « Gazette » a rendu compte dans ses numéros 268 et
170,-RI. Aristide Briand, préaident du conseil, répon-
dant aur députés Roux-Costadau et Brizon, qui
clamaient leur douleur en face des deuils de la France
que la politique officielle tend a prolonger, a prononcé,
«ntre autres, cet quelques phrases :

m Jetez les yeux sur votre pays, monsieur Brizon I
Il n'est pas allé de son plein gré à cette guerre horri-
ble. Aprèa quarante ans de paix, maintenue dans les
conditions les plus difficiles et les plus douloureuses,
U a été un jour violemment attaqué......

« En France, tout le monde, k quelque catégorie
sociale qu'on appartienne, a'est donné de plein cœur
i la patrie, parce que tout le monde a compris que la
France avait été attaquée après^unc longue prémédi-
tation........»

En répétant pour la mille et unième fois cette pro-
testation d'innocence, l'habile orateur gouvernemen-
tal sait parfaitement qu'il s'abrite derrière la bonne foi
de tous ceux parmi les paysans, les ouvriers et les pe-
tits bourgeois français, qui n'ont, individuellement
pas voulu la guerre et auxquels il est dès lors facile à
■uggérerMjue c'est l'autre, c'est-à-dire le « Boche » qui
l'a voulue.

Se croyant en démocratie, ce brave paysan, ce pai-
aible ouvrier se tient pour le «peuple souverain»,
maître de sa destinée ; il ignore les influences clandes-
tines et décisives de l'omnipotente oligarchie politico-
financière et de sa diplomatie secrète, dont la guerre
actuelle est l'œuvre fatale. 11 ignore qu'à la veille de
cette guerre encore, l'Allemagne avait demandé offi-
ciellement à la France si elhi resterait neutre dans le
conflit provoqué par la Russie, mais que le gouverne-
ment de Paris n'a pas cru devoir donner la réponse
qui eût épargné à la France l'invasion et les deuils et
qui, peut-être même, eût encore pu arrêter la catas-
trophe. Il ignore l'ascendant qu'a toujours gardé sur
l'esprit français et surtout parisien, la continuelle pro-
pagande chauvine et revancharde, nourrie par la même
grande presse qui sert les intérêts plus matériels dei
coteries de bâcleuri d'affaires.

Et pourtant, il suffira à tout Français sincère de
fouiller dans ses souvenirs d'avant la guerre, pour y
découvrir la preuve éclatante de ce double fait. Le
#ouvernemcnt français et sa presse officielle n'en con-
tinueront pas moins à nier l'évidence, pour cacher
«uasi longtemps que possible aux yeux du peuple les
vrais responsables.

Mais parmi ces responsables même, il en est qui
ont moins de prudence et plus de franchise. Il en est
qui revendiquent l'honneur d'avoir jeté la France dans
1 ■venture sanglante. M. Briand ne reniera sans doute
pas le témoignage que nous tenons à mettre bous ses

rux et ious ceux de nos lecteurs français: Il est dû
la plume de cet officier aupérieur français qui, le

Jaoût 191^, jetait à ses soldats du régiment de la Tour
'Auvergne, rangés pour la parade devant leur ca-
serne, à Paris, l'appel plein d'illusion : «Sur l'autre
rive du Rhin!» — cri auquel l'écho répondit : kA
Berlin! A Berlin!» (voir le n Petit Journal» du 8
tout igih).

Quint au journal qui vient d'imprimer l'aveu que
nous recommandons aux méditations de nos lecteurs,
•("est l'organe officieux, grave, circonspect et toujouri
prudent de la grande bourgeoisie française et du gou-
vernement actuel. Dans le « Temps » du 29 août 1916,
la général Malleterre a publié en feuilleton un article
Intitulé : «La Nécessité de vaincre», dont voici quel-
ques lignes, dégagées de leurs enjolivures :

« 0 Allemagne 1 ■ Allemagne l nous t'avons haïe,
Ut hommes de ma génération, depuis que sur nos

fronts d'enfants nous avons senti le vent de la défaite,
depuis ces sombres jours d'hiver de 1870-1871......

Non» voulions la réparation. Et notre haine était
une haine de soldat, frnnche, loyale, demandant
de renouveler la bataille, au grand jour, non pas
pour la Revanche, mot excessif dont on a abusé, mais
pour reprendre ce qui nous appartenait, les pays que
tu nous avais volés, etc.

Et cette haine de soldat a persisté, tenace, clair-
voyante, à travers les troubles et les dissensions
intérieures, où il serait facile de retrouver ton action,.
Allemagne (?)----Et cette haine de soldat a été salu-
taire !. ... »

Salutaire ? L'historien de demain jugera. Pour au-
jourd'hui, contentons-nous de signaler ce démenti
infligé par un patriote aux protestations d'innocence
du représentant de la France officielle. Cette haine de
l'Allemagne, entretenue en France par tous tes moyens,
est l'une des causes principales de la catastrophe eu-
ropéenne. Le peuple français a toujours été empêché
par sa presse chauvine et irresponsable de voir l'Alle-
magne sans parti pris, d'un œil juste et clairvoyant.

Il s'est laissé entraîner de la sorte dans toutes les
combinaisons hostiles à la nation voisine, suspectant
sans cesse ses intentions et méconnaissant ses plus lé-
gitimes aspirations.

Cet esprit, nous le demandons à M. Briand, était-il
celui d'un pays franchement pacifique et irréprocha-
blement juste P

BULLETINS OFFICIELS ALLEMANDS

Grand Quartier général, le 30 septembre 1910.

Théâtre de la guerre à l'Ouest.
Comme avant-hier, le? Anglais attaquèrent hier encore,
avec d'importantes forces, entre l'Ancre et Courcelettc.
Après des corps à corps mouvementés, ils sont repoussés. A
part cela, il n'y eut que de petites poussées de détail et des
combats d'artillerie qui se renforcèrent dans l'après-midi,
au Nord de la Somme et dans quelques secteurs au Sud du
fleuve.

Théâtre de la guerre à l'Est.
Groupe d'armée du Kronprinz Rupprecht de Bavière.

Au front du Stochod une compagnie de la légion polo-
naise attaqua avec succès près de Sitowiczc ; au Sud-Ouest
de Wilonicc les Russes attaquèrent en vaùi. Dans une en-
treprise réussie dnns U région de Hukalowcc (au Nord da
Zborowj, nous avons capturé, dnns la nuit du scpd bre

3 officiers et 70 hommes.

Front du général de cavalerie Archiduc Charles.
Au Sud de Sir. Klauzura (région de Ludovya) et ù l'Oman
des contre-attaques bien préparées des troupes du lieutenant-
général von Conta eurent plein succès. Près de Str. Klauzura

4 officiers et 533 hommes ont été capLuréi avec S initraili
leuse?. Dnns le secteur de' Kirlihaba des attaques russes fu-
rent repoussées.

En Transylvanie

Au front Est, l'armée roumaine du Nord ainsi que la
deuxième armée ont passé à l'attaque dans les montagnes de
Gocrgeny, en portant de la ligne Parajd—Oderhellen (Sie-
kely—Udvsrhely) et de Fogaras. Dans les montagnes de
Georgely l'ennemi est rejeté. Plus au Sud les troupes de
couverture évitèrent le choc. Des troupes allemandes atta-
quèrent avec succès, en avant de la rivière Haar, au Sud de
Henndorf (Hcgen) une colonne roumaine qu'elles repoussé-,
rent, faisant prisonniers 11 officiers, 6y4 hommes et pre-
nant 3 mitrailleuse;.

La bataille d'encerclement de Hermanuatadt (Nugy-
lieben), qui commença le 26 septembre, est gagnée, Sous
le commandement «n chef du général von Falkenhayn, des
troupes allemandes et austro-hongroises ont complètement
défait, après d'opiniâtres combats, d'importantes parties de
U première armée roumaine. Après avoir subi de lourds*

perles sanglantes, les restes des troupes ennemies s'enfui-
rent en désordre dans les montagnes aux chemins impra-
ticables des deux cotes du Rothen-Turm-Psss (col de la
tour rouge}, que nous avions occupé, dans le dos de
l'ennemi, au malin du 26 septembre déjà, après une intré-
pide marche ù travers la montagne. Ici, les Roumains
fuient reçus par le feu meurtrier des troupes bavaroises du
lieutenant-général Krafft von Delmensingen. La poussée de
U deuxième année roumaine s'est produite trop tard pour
pouvoir les dégager. Nos troupes combattirent avec le plus
grand acharnement, ayant appris que les cupides Roumains,
qui combattent aux côtés de l'Entente soi-disant pour la ci-
vilisation menacée par l'Allemagne, avaient assassiné des
blessés sans défense.

Le chiffre des prisonniers et le très important bulin, qui
est en partie disséminé dans les montagnes boisées, n'ont
pu encore être établis.

Dana les montagnes de Hoctzing (HnUzcg et dans le
secteur de Mcliadia des attaques roumaines échouèrent.

Théâtre de la guerre aux Balkans.

Aucun événement d'importance parliculière.
N03 escadrilles aériennes ont attaqué avec sucées le pont
de chemin de fer de Cernavoda et des camps ennemis.

BULLETINS OFFICIELS FRANÇAIS

Pans, 25 septembre 1916, hoir.
Au Nord de la Somme, la bataille a repris aujourd'hui avec
violence sur le front franco-britannique. L'inlantcric Française,
passant ù l'offensive, vers midi, a attaqué simultanément les
positions aile ma n des entre Combles et Haucourl et les défenses
accumulées par l'ennemi depuis ce dernier village jusqu'à la
Somme. Au Nord-Est de Combles, nous avons porté nos ligne»
jusqu'aux lisières Sud do Frcgicourt et conquis tout lo terrain
_ puissamment organisé compris entre ce hameau et la cote 118.
Le village de Kancourt est également tombe en-notre pouvoir.
A l'Est de la route de Bûllwne, noua avons élargi nos positions
sur une profondeur d'un kilomètre environ depuis do chemin de
Combles jusqu'à Uouchavesnes, pris d'assaut la hauteur au Nord-
Est de co village cl atteint au Sud-Est la coto 130. Plus au Sud
nous nous sommes emparés do plusieurs systèmes de tranchées
aux abords du canal du Nord, depuis ta routo de Be-thune jusqu'à
la Somme: Le chiffre des prisonniers valides par nous et actuelle-
ment dénombrés dépasse quatre cents. Aucun événement important
à signaler sur le reste du front, en dehors d'une lutlo d'artillerie
assez vivo sur la rive droite de la Meuse, dans la région Vaux-
Chauitre-le-Chcnoia.

La guêtre aérienne : Dans la nuit du 21 au 25 septembre, un
groupe de nos avions a lancé cent cinquanio obus sur les gares
de Ham, SomUsux, Manancourt et le terrain d'aviation do
Vraigncs. 1 '

Pan», 28 septembre 1916, 3 heures.

Au Nord de la Somme, nos troupes arrivées aux lisières de
Fregicourt ont enlevé entièrement ce village dans la nuit. Noa
éléments avancés ont pénétré dans le cimetière de Combles,
tandis quo d'autres reconnaisances atteignaient les lisières Sud
do ce dernier village. Un de ces détachements s'est emparé d'une
tranchée au Sud-Ouest do Combles et a fait prisonnière une-
compagnie allemande. Sur les autres points du front, nos troupe»
ont organisé Ici positions conquises. L'ennemi a surtout réagi a
notre ailo droite, ou des contre-attaques allemandes lancées hier,
•n fin de soirée, sur noa nouvelles tranchées, entre la route de
Béthune et la Somme, ont été repoussûes par nos feux. Le chiffre
des prisonniers valides faits hier et actuellement dénombré»
atteint huit cents. Sur la rive droite de la Meuse, les Allemands
ont prononcé hier, vers Yingt et une heures, une violente attaque
entro l'ouvrage de Thiaumont et Flcury. Nos tirs de barrage et
nos feux de milraillouscs ont arrêté net l'adversaire qui a .subi
des pertes sérieuses.

La guerre aérienne : Dans la journée du 25 septembre, nos
avions de chasse ont livré quarante-sept combat» aur le front de
la Somme. Cinq avions ennemis ont été abattus ; trois autre»,
sérieusement touchés, ont été contraints d'atterrir. Enfin, un
dernier appareil, mitraillé do très près, est tombé désemparé sans
qu'on ait pu le auivre jusqu au soi. Au cours do ce» combat», te
sous-lieutenant Heurteaux a descendu son S" appareil vers Villers-
Carbonnel, l'adjudant Dormo son 12" au Nord de Liêramont. En
Woévre, l'adjudant Lenoir a attaqué un avion triplace ennemi,
•t apréa un très dur combat, l'a abattu près do Fromezey, Nord-
Ouoit d'Etain. C'est le U* avion descendu jusqu'à ce jour par ce
piloto. Nos escadrille» de bombardement ont effectué les opé-
rations suivantes : dan» la nuit du 24 au 25, 200 obus do 120 ont
été jeté* but le» haut» fourneaux do Dillmçen, les usines de
Barrolouia et la gare de Metz-Sablons, 22 sur les hauts fourneaux
da Kombach cl la voie ferrée MeU-Thionvillc. Dan* la soirée du
¥> aeptembre, quatre de nos avions-canons ont tiré 82 obus sur

la» organisation» ennemie* de Sailly-Sailliie «t du bois Saint-
Vaaat, Dans l'après-midi du 25, SO projectile» ont été jeté» aur la*
bivouac» de la région Monlfaucon-Nantilloia, et 12 »ur do» ins-
tallation» militaire» près d'Azanne*. Enfin, dan* la nuit du 25 au
26, no* avion» ont lancé 102 obus aur la gare et les baraquement*
do Gmseard, ainsi que aur la garo de Noyon ; 52 obu* sur les
terrain» d'aviation d'IIcrvilly, le» gares de Ham, Fins et Voyennes.
Dan» l'aprèa-mid] du 25, un avion ennemi a lancé 2 bombes, qui
sont tombée» sur les dunes au Nord-Est do Calai». Aucun résultat.

BULLETINS OFFICIELS ANGLAIS

(Front occidental.)

Londres, 25 septembre 1916, Il h. 15 sot.
Aujourd'hui, au Sud de l'Ancre, nos troupes ont attaqué partout
avec un plein succès. Entre ComMes et Martinpuicli, le» positiuo*
■nnemie» ont Été enlevées sur un front d'environ 9 UL 500 et
une profondeur de plus de 1.600 mètres. Les village» fortement
organisés de Morval et de Lesbœufs, ainsi quo plusieurs ligne»
do tranchées, aont tombés entre nos mains. Avec ses souterrains,
•es tranchées, aea réseaux de fil de fer, le village de .Morval,
■ituù sur une hauteur au Nord de Combles, constituait une formi-
dable forteresse. Ces deux localités sont d'une importance
militaire considérable. En nous en emparant, nous avons en fait
bloqué l'ennemi dans Comble*. Un grand nombre do prisonnier»,
de mitrailleuses, et une grande quantité de matériel do toute sorte
■ont restés entro nos mains. L'ennemi a subi de lourde» portes.
Les notre» sont minimes en comparaison de* résultats. Hier su
cours de combats aériens, nos aviateurs ont abattu six appareils
allemand» et contraint au moins trois autres a atterrir avec des
avaries. Trois de* nôtres ne sont pas rentrés.

Londres, 26 septembre 1916, midi 20.
Les opérations d'hier ont été couronnées d'un plein succès.
La préparation d artillerie et l'attaque par l'infanterie, ainsi que la
liaison entre le* deux arme» ont été en tout point admirables.
Plus do quinze cents prisonniers sont déjà dénombrés et il eu
arrive constamment de nouveaux. Le compte du matériel saisi
n'est pas encore arrêté mais 1) est très considérable. Nous avoua
poursuivi nus progrès au cour» de la nuit et dans la matinée.
Une forte redoute qui noua résistait entre Lesbœufs et Gueude-
court a été enlevée et sa garnison faito prisonnière. Nos troupes
■ ont pénétré dans la partie Ouest de Comble* où elle* dominent
l'ennemi. Les Allemands ont subi de très grosses perles.

L.E GLAS

Sous ce titre, un Français qui signe.P. S. de Cham-
pagne publie en tête du-^ournal hollandais u Lim-
burger Kocrier» un article où nous lisons :

s II y a longtemps que les cloches des Alliés sonnent le
glas de mort de l'Allemagne. Seulement, contre l'Iubitude
généralement admise, elles ont commencé avant qu'elle ait
expiré. Aussi, les cloches sonnent toujours, et l'Allemagne
se refuse à mourir.

Pourtant, de quelles maladies mortelles les douleurs
alliés ne l'ont-ila pas affligée I Les voici, par rang d'an-
cienneté.

En octobre 191/4 on pouvait déjà lue dans nos journaux
français que le manque d'hommes commençait ù se Taira
grandement sentir en Allemagne, à cause des perles subies
sur les différents fronts... Première maladie, — très dange-
reuse, on le voit.

Trois ou quatre mois plus tard, vers février lyij : la
famine, la disette affreuse. L'Allemagne était ù la deuière
extrémité, incapable de tenir plus île deux ou trois mois
encore. On achetait les journaux, ou les lisait, les commen-
tait ; quelle bonne nouvelle I à n'en plus douter, c'était la

salut...... Deuxième maladie, plus dangereuse encore que

ls première.

Environ deux mois après seulement, les sympîô.neï do
la troisième éclataient. Cette fois ci, au moins, plus de
doute possible ; c'était certainement u le commence.ncut

de la fin » : l'Allemagne manque de munitions .'........

Je m'imagine qu'a celle nouvelle inattendue, les artilleurs
français durent pousser un soupir de soulagement à la pen-
sée de la formidable artillerie ennemie réduite"bientôt au
silence, faute de quoi l'alimenter,

FEUILLETON DE La tGAZETÏB USB ARDSNNE8* tl

L^VÏCTOIRE

Pu Paul ACKEft.

Comme la nuit descendait, Pscot tourna un boulon
électrique, et une lumière dure tomba sur l'appareil, tandis
que le» coins de l'atelier demeuraient obscurs. Pacot mon-
trait les deux places du siège, ici le pilote, ou volant, 1a,
à côté, le passager... Bien sûr, il ne fallait pas être trop
fros pour se hisser par cette sorte de trappe. La porte s'ou-
vrit ai doucement que ni Madeleine ni Pacot ne s'en aperT
curent, et debout, dans l'ombre du seuil, André, un ins-
tant, put écouter. Mai» frappée par le vent frais, Madeleine
M retourna. >

— Ah I dit-elle.

Mais elle n'avait pas peux.
André s'avança :

— Que faite*-voua ici ?
Elle répondit, très calme :

— Vous le voyez.

Il lui toucha le bras :

_ Faites-moi, je vous prie, le plaisir de regagner la

*"*_ j'ai encore une ou deux choses a demander à Pacot,

■épliquatelle d'une voix assurée.

Elle les demanda tranquillement, sans plus se soucier
4"André, et, quand elle eut fini, elle s'éloigna avec un in-,
différent : « A tout à l'heure ».

_Qu'est-ce que je vais prendre ? murmura Pacot.

Il n'attendit pas, eu effet.

— Vous n'aviez aucune explication à fournir i M"*
Crayan, dit André a Pacot. L'atelier n'est pas un endroit
pour elle. .

Pacot n'accepta pas l'observation avec sa docilité coutu-
rière. Si elle n'avait atteint que lui, juste ou injuste, 11 se
■trait tu, mais ce blâme atteignait, par derrière lui, la jeune
Ismme, qui ne le méritait pas.

■— Monsieur André, c'est moi qui ai prévenu M"" Crayan.

— Comment I c'est vous I s'écria-t-il.

— Oui... Sans doute, je me suis mêlé de ce qui ne ms
nait pas... Mais, que ypulei-ypus, cette pauvre dame.

elle me peine. Ms femme, qui n'est que la femme d'un ou-.
«Trier, connaît l'sppsreil aussi bien que moi. Je le lui ai
montré, vous ne me l'avez jamais reproché. Et seule,
M"-' Crayaii ne le connaîtrait pas I Cela ne se doit pas, non,
monsieur André, cela ne se doit pas. Ce qui %% doit, c'est
de tout raconter a sa femme, quand on a une bonne femme.

Une bouffée de colère monta à la tête d'André. A l'ins-
tant, il oublia le dévouement de Pacot, et s'approchant, un
peu pile, de cet ouvrier qui »e permettait de lui adresser
des reprocha : —

— Voua pouvez, dès maintenant, chercher une place pù
l'on saura utiliser yos conseils.

— Bien, monsieur André, dit simplement Pacot.
André rentrait dans son bureau, quand il entendit Pacot

qui se remettait en chantonnant à ajuster soo pièces. Quoique
renvoyé, Pacot avait le cœur content.

XVI

Dans le salon, qui restait sans lumière, Madeleine atten-
dait André.

Un grand venl secouait en sifflant les arbres, puis cou-
rait ver» le marais ; on n'entendait plus qu'une plainte loin-
taine, mais bientôt il revenait emplir tout le silence de sa
nouvelle fureur. Madeleine perçut un bruit de pas aur le
sable ; la porte de la maison s'ouvrit et se referma. Quel-
ques minute* s'écoulèrent, André entra.

Madeleine ne bougea pas. Comme perdue dans un ample
peignoir, elle demeurait penchée vers le feu, et Mille, dnu»
l'obscurité de la pièce, la lumière du foyer éclairait son
visage. André, debout, à quelques pas, lu considérait. Jus*
qu'alors, il avait aimé croire que Madeleine *c contentait
facilement de l'amour qu'il lui donnait, puisqu'elle ne ré-
clamait pas autre chose : son égoisme n'uvait pas [enté de

rrcer ce que cachait la réserve de »a femme. Tout h coup
•entait une volonté résolument opposée à U sienne. Ce
qu'il avait toujour» au fond redouté *e produisait : Made-
leine n'acceptait pas le rôle qu'il avait voulu lui imposer,
et dès oet instant commençait une lutte dont peut-être il ne
sortirait pas vainqueur. Instinctivement, dans ce salon, U
scaignit celte ombre où la beauté de Madeleine acquérait un
sharme presque étrange. Le brus droit appuyé sur le genou,
U menton dans la main, ses cheveux noirs répandant un
voile léger sur le front, le» yeux obstinément fixés vers ls
Ismme, elle lui apparaissait décidée a employer pour 1«
vaincre toute la perîido habileté de son sexe...

— Vous permettez, n'est-ce pas ? dit-il en tournant un
bouton électrique. On n'y voit pas.

Cette clarté fut pour lui un soulagement.

Un domestique annonça que le dîner était servi. Les pre-
mières paroles banales d'André reçurent une réponse indif-
férente qui arrêta aussitôt la conversation. Le dîner achevé,
André prit, dans le salon, des journaux, et se dirigea vers
la porte.

— Vous vous en allez demanda Madeleine.

— Mais oui : je lirai un peu dans ma chambre, avant
de me coucher.

— Ne vous en allez pas, j'ai a vous parler.

Le ton était à lu fois si tranquille et si impérieux qu'An-
dré posa les journaux. 11 devinait bien de quoi elle allait
lui parler, mais non pas la façon dont elle lut en pailcrail.
Nul éclat de voix, même pas d'irritation, sinon de temps
en temps un convulsif tremblement des lèvres, et toujour*
une pensée claire qui ne s'égarait pas en de petits repro-
' ches.

— Oui, j'ai eu tort d'entrer, en profilant de votre ab-
sence, dans l'atelier, comme si je n'élais pous-ée que par
une curiosité puérile... Je comprends votre colère... Je
comprends' même que vous n'ayez pu la réprimer devant
Pacot... Aussi je ne me plains pas de voire brutalité. Mais
je veux connaître les motifs qui vous déterminent a m'in-
terdire l'accès de l'atelier et à m'enfermer d.in3_ la maison.
Car je ne me trompe pus, tout me le prouverait, si vous-
même un soir ne l'aviez exprimé chez Ils Le Bienne : vous
divisez en deux parla voire vie, l'une domestique et mon-
daine qui m'est dévolue, l'autre, votre vie véritable, la vie
de votre intelligence et de votre ambition, que vous gardez
jalousement contre moi, oui, contre moi. Quelle explica-
tion, ou quelle excuse, nie fournirez-vous d'une pareille con- "
duile P qu'ai-je fait qui la jusline ? est-ce un long caprice
de votre humeur ?... n'est-ce pas, au contraire, le ré-ullat
de mûres réflexions i1 Je veux savoir, et aujourd'hui même :
j'ai déjà perdu trop de mois.

André ne n'étonnait pas de la révolte de Madeleine. Elle
était fatale tôt ou laid, mais il s'étonnait de trouver, au lieu
de la nervosité et de la séduction d'une femme, une raison
combattante. Lh bien, il répondrait ù Madeleine comme à
un bouline. La vie d'un homme, qui veut réaliser un grand
rêve, ne peut appartenir tout entière ù la femme qui l'épouse.
11 croyait cela, il l'avait toujours cru : celait une convic-
tion basée sur l'expérience des urinées écoulées. Le travaU,

voilà ce qui appartenait proprement i l'homme et lui cons-
tituait un domaine inviolable... Son travail, à lui surtout,
où une femme n'entendait rien, un lia* ail de créateur i la
fois et d'ouvrier... Que pouvait lui reprocher Madeleine > il
d'aimait ; n'avait-il pas, pour elle, déjà beaucoup changé sa
vie ? Qu'elle comparût la vie qu'il menait autrefois .'1 celle
qu'il menait maintenant, et elle lui n mirait juslicc. JSou, soi»
amour n'avait pus diminué, mais il ne voulait pas que tout,
dans son existence, fût sacrilié à ecl amour... il piélendait
être le maître jaloux des quelques mitres Uc terrain sur
lesquels il travaillait... S'il réussissait, Madeleine juunuit
du triomphe, sans avoir subi la peine. Que pouvait-elle sou-
haiter rie plus ?

— Et mon amour, alors, s'écriu-i-ellc.

Son creu'r ne pouvait se soumettre davantage u celte dis-
cussion glacée.

— Votre amour, lépéta-t-îl, aussitôt irlarmé.

— Ouï, mon amour. Je vous ai épousé, non parce que
voub m'aimiez, mais parct*quc je \o:is ammis... Mon aruour
ne se résigne pas au lôle auquel vous voulez nie i^dniie.
Pas une femme, si clin aime vraiment, ne s'y résignerait ;
moi, moins que toute autre. Ce qui in'ct le plus cher" en

-vous, c'est justement ce dont vous nie prives, >o5 insuecesi
vos espoirs, vos dangers, lout ce ',111 m'attirait déjS qu&std
vous me teniez pour une jeune fille frnole cl mal i]"\i:e.
Vous ne savez pas le bonheur que j'ai éprouvé, quand n (p
m'avez déclaré que vous m'airniez. Je vivrais dum* enfin,
loin de ce monde où je m'étourdissais pour ne pas co souf-
frir, seule avec vous, dnns un village, associée pai 11 un-
dresse à votre travail, toujours riche de courage aux heures
incertaines... Je serais volie femme ., comprend moi...
votre femme.

Elle s'était approchée de lui et ses lèvres aiaiu.1 lente-
ment détaché les syliaiies de ces dcrmeis mois. Le peignoir
échancré découvrait fîi nuque blanche a un peu tii gorge,
et les larges manches de velours Jlollaienl, en Ls dé^.^i sntj
autour de ses bras dont un mince brac-tlct d'or rav.iit le
poignet. André recula ; il avait pcui de culte faiblesse qui
naît du désir.

— Ce que votre ouvrier connaît, ajoula Madeleine eu se
penchant, moi je l'ignore. Vous essayez votre »[>| an il
après-demain, vous coure/ à la nu.il peul-êlrc, et j-.- u eu
saurais rien, si Pacol ne m'en avait informée I

{A suivre.)
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