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2* Année. — N» 245.

Charleville, le 18 Août 1916.

Gazett

Arden

JOURNAL DES PAYS OCCUPÉS PARAISSANT QUATRE FOIS PAR SEMAINE

Ou s'abonne dans tous les bureaux de poste

UN BATEAU DEMONTE

Il vient d'arriver à la grrrande presse parisienne
une mésaventure vraiment funambulesque ! Le bateau
« colossal » que les plus sérieux journaux boule vardiers
ont monté à leur bon public \ l'occasion de l'étonnant
voyage du «ous-marin marchand « Deutschland » en
Amérique, mérite sa place d'honneur au musée dea
mystifications parisiennes.

Pour que nos lecteurs en jugent, nous allons pro-
céder méthodiquement au « démontage a. Donc, la
iw août, 1' « Echo de Paris » publiait très sérieusement
V u information h que voici :

s Au sujet des hésitations du « Deutschland a à quitter
Baltimore, l'« Ouest-Eclair » a reçu, des renseignera en U par-
ticuliers qui lui donnent à penser que la voyage du sous-
marin de commerce serait un bluff.

v Jamais, eu effet, le fameux loui-marin na l'aurait effec-
tué a travers l'Atlantique, pour la raison bien simple qu'il
aurait été transporté démonté à bord d'un bateau neutre,
tout comme les bous-marins de guerre que les Allemands
amènent, dans les mêmes conditions, aux nouvelles bases
créées par eux en Belgique ou ailleurs depuis deux ans. Il
serait donc arrivé en morceaux dans un des innombrables
ports déserts situés à l'abri dea regards indiscrets, qui
s'échelonnent sur la côte américaine. Là, il aurait été monté
et chargé (car la cargaison elle-même aurait été transportés
par bateau neutre) et il serait paru' pour Baltimore, où il
aurait fait l'entrée triomphale que l'on sait, après avoir ac-
compli une traversée de quelques milles seulement. a

Pour un bateau ■ bien monté », c'en était un. U
fii sod cutrée triomphale dans la presse parisienne.
L' » Œuvre » constate ironiquement que, le a août,
tout le boulevard, à quelques rare» -exceptions
près, avait suivi le mouvement et répanda cette nou-
velle u assez curieuse pour ne pas rester limitée aux
simples proportions d'une conversation de club et pas-
ser dans le domaine de l'information. » (sic.)

s La Liberté » préludait ainsi î

« Les hésitations que manifeste l'équipage du a Deutsch-
land » a quitter le port de- Baltimore provoquent dans toute
la presse de nombreux commentaires. Elles concordent, d'ail-
leurs, aaseï curieusement avec certains bruit* qui m'ont été
rapportés ces jour-ci par une personne digne de fol, à qui
dea relations américaines très sérieuse* donnent une Indis-
cutable autorité ....In

Nous connaissons aujourd'hui la «personne- digne de
foi » qui a si bien su faire marcher tous les grrrandi
journaux de Paris I £'cst le fin humoriste qui dirige
la journal satirique « Le Canard Enchaîné », où oe joli
* caneton ■ a vu le jour I

Nos lecteurs se réjouiront de lire oc petit conte,
auquel 1' a OueU-Eclair » emprunta son h information
sensationnelle », qui a fait courir à ses trousses tout
le journalisme parisien. Le voici :

La fin d'un blnff.

- Avec un regrettable ensemble nos journaux ont «marché»
dans cette histoire du sous-marin boche ds Baltimore. Las
uns et les autfes ont publié de longs artiolaa sur la question
du savoir s'il n'avait pas, durant son voyage, été convoyé,

ravitaillé, remorqué par quelque navire neutre.
Agneaux naïfs 1. . .

Comment nos grands journaux n'uni ils pas pansé à la

seule explication qu'il faille donner de cette histoire kolos-
sale, a la seule vraie comme 1s seule vraisemblable f ■

Pourquoi se faire une fois de plus les victimes, et en quel-
que mesure les complices, du perpétuel bluff allemand P

La vérité — qui crève les yeux de toute persorme impar-
tiale et non prévenue — c'est que le sous-marin boche
H'c jamais,effectué la traversée de VAtlantique.

Mais alors P....

C'est fort simple. Le u Deutschland » n'a jamais franchi
l'Atlantique pour la raison que,' de toute évidence, il s été
eonstruit s Baltimore I

Eh oui, pardleu 1 Dans' une des cales scch?sdu port,
pièco a pièce — et ce n'était pas difficile, on l'avouera, toutes
étant numérotées — les Boches d'Amérique ont monté te
sous-mann, sans éveiller l'attention. Qui donc, d'aillcuis,
s'en fut douté P

Puis, un beau matin, ils ont enlevé la bâche qui recou-
vrait leur engin, mondé la' cale, et crié : Un sous-marin I
Un sous-mnrin -arrivé d'Allemagne L.

C'est U ce qu'on appelle, exactement « monter un
bateau ».

Nul ne songea à la supercherie possible, et tout le monda
s'exlana sur lu performance |
Peut-on être -si gobeur 1

Et n'cst-il pas désolant de voir les feuilles les plus auto-
risées de la presse française — la plus sérieuse et la plua
réflechiecependant — discuter gravement la question ds
savoir si, à son voyage de re'our.He <i Deutschland i Bcra ou
non capture par les flottes alliées p

Douces brebis 1

Le sous-marin allemand ne sera ni coulé "ni pus pour la
bonne raison qu'il ne repartira pas !

Un beau jour on apprendra qu'il a disparu, et les Boches
' prétendront qu'il a repris la mer I

A d'autres. Ou se sera borné tout simplement à le dé-
monter pendant la nuit et a en faire disparaître les pièces
constitutives.

Après cela, ce sera simple jeu d'effectuer à Brème la
manœuvre inverse, et de crier, quinze jours après : t La
« Deutschland » est de retour ! ji

C'est peine perdue : nous en prévenons M. de Belhmann-
Bollwcg et l'amiral Tirpiti.

Un truc aussi grossier pourra abuser l'esprit lourd des
Allemands habitués, d'ailleurs, à admettre bien d'autres
shosei. Mais pour nous, nous ne marchons pas et leur bluff
est aujourd'hui définitivement dégonflé. .

En racontant à ses lecteurs cette histoiie pus mal
inventée, le i Canard Enchaîne » ne les prenait pas en
traître. 11 était même parfaitement dans son rùlc, puis-
que c'est le seul journal parisien ayant la franchise
d'avouer dans sa manchette, qu' « il ne publie que
des nouvelles fautes ! »

C'est tant pis pour les autres qui, n'ayant pas cette
franchise, bourrent le crâne à leur lecteur avec leurs
« informations dignes de foi » 1

BULLETINS OFFICIELS ALLEMANDS

Grand Quartier gênerai, 15 août IWO.
Théâtre de la guerre à l'Ouest.

Hier, à partir de midi, les Anglais renouvelèrent leurs
attaques débouchant de la ligne Ovillers—Bazcntin-le-Petit
s* les continuèrent opiniâtrement jusque tard dans la nuit.
Au chemin de Thicpval à "Pozières ils ont pris pied dans la
même partie de notre tranchée la plus avancée, d'où ils
avaient été expulsés hier matin. A part cela, leurs nombreux
assauts, se succédant dans de courts intervalles, s'effondrè-
rent complètement, avec des pertes très sanglantes, devant
dos positions. Les Français répétèrent deux fois leurs vains
afforts antre Maurepas «t Hem. Entre la rivière de l'Ancre
tt la Soinms et au delà de ces secteurs la lutte d'artillerie na
s'ast pas sncors calmée.

Sur 1s reste du front aucun événement essentiel, à part
■ne activité plus vive au Sud-Est d'Armentlèrsa, à quelques
endroits en Artois et sur la rive droite de U Meuse,

Théâtre de la guerre à l'Est.

front du feldmaréchal von Hindenburg.

Toutes les attaques russes contre la secteur du Luh et da
la Graberka au Sud de Brody, échouèrent.

front du /eldmaréchal-lieutenant Archiduc Charles.

L'armée du général Comte de Bothmer a repoussé com-
plètement, avec les plus lourdes pertes pour les Russes, ds

puissantes attaques, en partie maintes fois répétées, dans la
secteur Zborow—Koniuchy, près des routes conduisant ds
Brzezany et de Potutory a Kozatva et à l'Ouest de Mo-
nasterzyczka.

Théâtre de la guerre aux Balkans.
Au Sud du lac de Dojran, un bataillon ennemi environ
attaqua les avant-postes bulgares; il fut repoussé.

Grand Quartier général, 10 août 1916.
Théâtre de là guerre à l'Ouest.
Hier aussi, l'activité de combat fut très vive sur le front
lu Sud-Est d'Armentières et en Artois.

Dans la région de Pozières les Anglais continuèrent leurs
vaines attaques jusqu'à hier matin. Pendant la journée leur
infanterie n'entreprit rien. Une attaque nocturne a échoué
au Nord d'Ovillérs.

" Près de Moulin-sous-Touvent (région de l'Aisne) la
canonnade réciproque reprît passagèrement, en connexion
avec une infructueuse attaque uu gaz des Français._A l'Est da
Reims de fortes reconnaissances ennemies furent repoussces,

' Théâtre de la guerre à l'Est.

Sur le front Est, depuis la mer jusqu'à la région su Nord
du Dnjeslr, aucun événement particulier.

Des détachements de légionnaires polonais entreprirent
dans la région de Ilulevvicze une courte poussée, couronné*
de succès.

Des tètachements allemands ont supprimé à l'Est de
Kisielin des avant-postes russes et ramené prisonnier* i offi-
cier, i63 hommes. •

Au nord du Dnjestr, a la suite de leurs sanglants écheoe
du i i août, les Russes n'ont attaqué hier, que séparément,
avec de faibles forces et sans aucun résultat.

Dans les Carpathes nos troupes s'emparèrent de la
hauteur de Stata-Wipczyna, au Nord de Capul. •

r/iédfre de la guerre aux Balkans.
Au Sud du lac de Dojran une tentative d'attaque de
quelques bataillons français fut aisément repoussée par les
tirs des défenseurs.

GUERRE NAVALE.

Berlin, H août 1918.
Un de nos sous-marins s détruit, dans la matinée du
i3 août, duns le canal anglais, le destroyer anglais a Lasso s,

Berlin, 15 août WW.
Au mois de juillet, 74 navires marchands ennemis, jau-
geant environ io3,ooo tonnes brutes, ont été détruits par
des sous-marins des Puissances centrales ou par des mines.

U Chef de l'Elal-Mujor de la Marine.

BULLETINS OFFICIELS FRANÇAIS

Paris, 10 août 1916, soir.

En dehors d'une canonnade assez vive au Nord de 1s Somma
et dans la région de l'ouvrage de Thiaumoni, 1s Journée s été
calme sur l'easemble du front. Le mauvais temps eonttnue à gêner
les opérations. t

Paris, 11 août 1916, 3 heurea.

Au Nord de la Somme, notre artillerie a exécute dea tira de
destruction efficaces sur les organisations ennemies. Au cours
d'une opération de détail nous avona fait dea prisonniers et pria
•eux mitrailleuses dans un peut bols au Nord-Est d'Hardeeeurt.
Sur la rive gauche de la Meuse, nous avoas exécuté un eouy de
main sur uuo tranchée ennemie à l'ttat de la cote SOI et remeaS
des prisonnier*. Sur la rive droite, acUYitS moyeune des deux
artilleries. Quelques escarmouchee à la grenade au Nord-Ouest
de l'ouvrage de Ttnaumout. Canonnade intermittente sur le reste
tu front.

Lcyuerre aérienne ; Dana la nuit dg 9 au 10 août, nos escadril-
les oui bombardé la gare et les caserne» de Vouziers et la gars
te BazancourL

Pana, U août W18, soir.
Au Nord de la Somme, l'après-midi a été marqué par une at-
taque brillamment menée et complètement réuaaie de notre sa-

(anterio. Plusieurs tranchées allemandes ont été pnses d'assaut
par nos troupes qui ont établi leur nouvelle ligne sur 1s cote ,
située au Sud de Maurepas et le long de la routa qui va do ea
villas* i Hem. Un peu au Nord du bois de Hem, une carrière,
•uisssmraent fortifiée par l'ennemi, et deux pcUls bois sont tombés
en noire pouvoir. Noua avona fait 150 prisonniers valides el pria
10 mitrailleuses au Tours do cette action. Au Sud de la Somma,
lutte mlenae des deux srtillcriea. Sur lo front de Verdun, bom-
bardement de nos premières et de nos deuxièmes lignes dans la
région de Chsltancourl et du secteur Thiaumont-Ftcury. Aucun
événement împortsnt à signaler aur le reste du front.

La guerre aérienne .—Le 8 août, un avion ennemi a été abattu
en Qammea dans nos Lignes, au Sud de Douaumont, par un pilote
de l'escadrille américaine.

Pans, 12 août 1916,."S heures.
Au Nord de la Somme, nos troupes uni utilisé la nuil pour
organiser leur nouveau front. Noa reconnaissances ont pénétra
dans le bois t l'Est de la station de lit m : elles y ont trouvé de
nombreux csdavres allemands. Vers 21 heures, les Allemands ont
tenté une vigoureuse réaction sur la carrière au Nord du bois de
Hem, enlevée par nous hier. Leur attaque s été brisée par nos
(eux et leur t coûte des pertes sensible*. Au Sud de lu Somme,
après un violent bombardement, l'ennemi a prononcé une attaque
eônire ta Maisonnette. Nos tira de barrage onl pria sous leurs
feux lea vugues d assaut qui onl dû rcnUer auasilol dans leurs
tranchées. Sur la rive drofle de la Meuse, nous avons progresse
au cours de le nuit dans la région Sud de l'ouvrage de Thiau-
mont. Dans ta région de Fleury, deux attaques allemandes
menées, l une vers 21 heures, l'autre vers 3 heures, sur nos tran-
chées du village et aur nos positions su .\ord-Ouest, ont elè com-
plètement repoussees. La lutte d'artillerie so poursuit 1res active
dans le secteur de Yaux-Ghapitrc-lc-Chcnois. Au Noid-Oucat ds
Sainl-Mihiel et en Lorraine préa de \ctio, dea patrouilles alle-
mandes onl été accueillit» par noire fusillade cl so sont dispcrecea
laissant dea morts sur le terrain.

BULLETINS OFFICIELS ANGLAIS

. {Front occwttniai.)

Londres, lu août 191C, 11 h. soir.
La silu^liuu demeure sans.changement sur l'ensemble du front
britannique. Quelques détachements eniienua ae dirigeant vers nos
lignes au Sud de Maitinpinch ont èle immédiatement arrête» par
nos feux de mortiers do tranchée et de mitrailleuses. L cllauue
ennemie n'a pu ae développer. Noire aviation a continue a bom-
barder des cantonnements allemande el d'autres points d'impor-
tance militaire. Au Cours de nombreux combats aériens de la
journée d'hier, plusieurs appareils ennemis ont été contraints d'air
terrir dans leurs lignes Trois des noires 110 sonl pas rentrée.

Londres, 11 aoûl 1010. 1 h. et 11 h soir.

La nuit dernière l'ennemi a ouvert un violent (eu de Mitrail-
leuses el une vive fusillade sur le bois des l'ourcaux, suivis u un
bsrrage d'aftillone sur la zônu do l'arriére. Nous- avons riposte
efficacement et aucune attaque n'a suivi. Au Nord de Lazciiun-
le-Petit, nous avons fait de nouveaux progrés, pris un élément
de tranchée et inflige, de grosses pertes a l'ennemi A 0 h, |S 1 en-
nemi a vigoureusement contre-attaque les trime liées conquises ï>ar
fiions L'attaque a été repoussée avec de nouvelles pertes impor-
tantes pour l'ennemi Au Nord-Ouest do Pozières, nous .nous
aussi réalise une cerUine avance en quelques endroit: l'.n do
h s il ville-Saint- Vaa st. nous avona tait exploser, la nu,' u>i .,.^te,
une mine dont nous avoua occupé l'entonnoir sans rencontrer do
grande résistance. Au Sud d'Yprea, »<>. - avoua effectue un raid"
heureux sur uns ferme en ruines dans lea lignes ennemies sur
fcs reste du front, rien à signaler.

La situation demeure sans changement entre L'Aaera et ta
Somme. AcUvilè ordinaire des engins -da lianchées SUi le reste
du front britannique. Noire aviation a récemment exécuté, en
dehors de ses opérations ordinaires, quelques opérations a longue
distance qui ont-donné d'excellents' résultats. Lea objciiifs visés
étalent lea auivaula : hangars de zeppelins de l)rux"llc£ ,'voies
de garage de Mons ; voies de garaçe et hangars d*avions da
Namur ; gare de Buaigny (deux attaques), gare de Couilr.-1, ideux
sttaquea). Sur les aoixante-huit appaicilu qui ont pris pbfl S ces
«spédittona, deux seulement ne sont pas rontrèe.

Londres, 12 août 1916, midi.
L'ennemi s'eut de nouveau efforcé de reprendre pied Ont les
tranchées que nous lui avona récemment enlevées aur la hauteur
au Nord de Pozièrea. U a dirigé tuer aoir contre ces positions uns
Vigoureuse attaque d'Infanterie soutenue par un feu violeni d ar-
tillerie. Nous avona repoussé cette attaque on infligeant de lorles
peiies aux Allemands qui ne sont parvenus nulle part à 'peutirai;
dane noa lignée. Aueun changement S signaler aur le n;le^du
front britannique.

l'LLlLLtlON UL: LA mGAlLUB DLS ARUb\KLS* 6

LA VîCTOiRE

I*ar Pall ACKL'R.

Une jeune gaieté l'eXcilait.

— 1 lalse a Dieu que lotîtes les maisons de paysans
RaVent'sussi belles ! giominela, avec un regard de blftuas
>ers IiujjiJ, la indu Picquel.

Elle continua, d'un Ion adouci, parce qu'elle s'adressait

— M"" Coqucrel, votre tante, qui n'était pas une
tanne, habitait ici, chaque année, tout juillet, et ne as

plaignait pas. 11 faudra voir la maison, quand elle aéra nul-
fcjee, un ubléc, al longée.

— ht nous l'arrangerons, dit André. Pour moi, je ne la
■kangciais pas contré un palais.

A gauche de la maison, un ruiaaeau bouillonnait qui,
■tant de se jeter dins la Connue, bornait UGe cour où l'ou
■mit bflti un hangar.

— On pourrait aménager ce hangar en atelier, proposa
feuanl.

André j avait déjà pensé.

Le charretier* aidé par l'éclusier, apportait les malles.

— Attention i mes carmes a pAche, cria Rouard.

Il désignait È André un paquet ficelé, que l'éclusier trai-
tait sans considération : __

- —Ce seia pour le dimanche, quand je n'irais pas à
Vans.

La mère Picquet s'Informa si ces messieurs déjeune-
raient C'était biin leur mtentlvn ; ensuite Us pertirnlent{.

Eur Amiens, abn d'y acheter tout ce qui leur était néces-
n. fcn attendant l'heure du déjeuner, Us se rendraient
iqu'au champ.

&Us franchirent la passerelle d« l'écluse et s'engagèrent
1 un lerain Inculte, dont les herbes folles, stxcor* treoii
1 des pluies récentes, leur montaient Jusqu'aux genou*.

— Bigre, ça mouille, disait Rouard.

Ils débouchèrent sur un étroit chemin, oreusé ds pro-
fondes ornières, enterré de châtaignes d'eau, da fumeterres
at d'irts. Les nuages se déchiraient, st la ciel apparaissait
d'un bleu tics pale, tics tendre, presque blanc. TouU) oui*
turc, subitement, avait cessé. Aussi loin que sq portait la
regard, dans une luxuriante végétation d'un vert acide,
ooupée de trembles et de saules, des étangs mélancoliques
chatoyaient sous les premiers rayons du soleil entre des
beiges noirttres. Les deux jeunes gens, quelques instants,
contemplèrent ce paysage doucement enveloppé d'un* va-
peur ténue. Une pénétrante odeur d'aronsates s'élevait'du
sol spongieux.

— C'est là ce qu'on appelle le marais, dit André.

— Il y s du poisson P s inquiéta Rouard.

— Beaucoup, mais on ne le pêche qu'avec la permission
des propriétaires. >

Le chemin se détournait et, s'effacent i travers de pau-
vres pâtures, aboutissait à un vaste champ polygonal. A
droite, une ligue capricieuse d'arbres révélait la Somme, an
cachant le village, Sur la gauche, derrière uu canal, U y
avait des herbages où paissaient des bœufs, puis, a l'horizon,
su-de.-sus de lentes sinuosités d'un bleu lavande, qu'égrs-
Ugnait une roule crayeuie, les plateaux secs des pays A
.saoulons. ' .

houaid examinait l'endroit.

— C'est ca, le champ,

— Oui.

— Il est assez grand. Et les vents P

— Jusqu'à une quarantaine de mètres, le régime est
■onsUint, paice qu'on se trouve dans la vallée, mais plus
Jssut on attrape lea vents du nord-est, avec des tourbillons.

— Bah 1 ici, ou ne fera que des ensuis. C'est a toi ce
ahamp ? .

— Oui..,, oh [ ça ne v/ml pas cher.... C'était autre-
lois un marais ; on l'a desséché.

— Il faudra construire un hangar ; tiens, ici, ce aérait
sVien.... (Rouard Indiquait une place h l'entrée du champ et
dans 1s seni d» la dfasjsnslf). Par esempk*, en vïr.mt, tu
sruilter.il le champ ; il est long, mais il n'est pas assez largo.

— Je virerai en mordant sur le champ voisin.

Un ronronnement sourd, et un coup de sifflet rompirent
Jg silence.

— L'express de Paris, expliqua André.

— On le prend à Amienl p demanda Rouard.
André se mit à rire.

— Oui, mats quelques semaines s'écouleront, avant que
y» le prenne.

Ils revenaient vers la village, quand ils rencontrèrent sur
as chemin du marais un gros homme, au visage rasé, qui
marchait posément, un feutre noir sur la téte, un bûton à
la main. Il salua André, et, l'abordant, échangea quelques
mots avec lui,

— Qui sst-oe donc ? iaterregea Rouard.

— C'est ls maire, un eisshàraleur qui a du bien, M. Pcu-
i'Asc<Bur. C'est à lui qu'appartiennent la pâture des beeuft et
les étangs.

— Quel drôle de nom, Peudecceur 1

— Il y a beaucoup de Peudecceur en Picardie et en
Flandre.

Du seuil de la maison, la mère Picquet guettait Arjdré et
Rouurd. Dès qu'elle les aperçut, elle disparut dans la cuisine
pour battre l'omelette.

— Ah I deme, reenarsiua-t-elle, tandis qu'ils s'attablaient
devant les assiettes en terre et les couverts en étoin^ qu'elle
avait apportés, vous ne serei point aussi bien que chez vos
pereats.

Cependant, elle jugeait en elle-même que Rminrd n'avait
pas l'air d'un monsieur.

IV

— Ah l mon Dieu, mon Dieu I

La mère Picquet ne pouvait contenir sa surprise,
Sept heures sonnaient, et déjà André et Itouard, revêtus
de-leurs cottes bleues, ls«çnient duns In salle à manger des
lignes et des chiffres sur de larges feuilles de papier qui cou-
vraient une grande table rectangulaire. I* vieille table
pliante éttiit 1. !■ , dans uu coin ; il y avait quaUe chaises
solidement paillées ; de la vais^ile en faïence peinte s'empi-
lait dans un buffi t dr bois blanc.

La Dssre Picquet avait prolilé de l'absence dea jeuaus geua
pour rendre visite è sa Mlle ea dette, mariée à Alil>evJBe : à
son retour, elle kromaît la maison transformée. La csabine
surtout l'émorveîlî.ïit, a vas son dallage w>uge, Iné, fcotlé,
reepisadiessnt, ses pUts d'émail el ses cuillers d'étain battant
neuf aux murs, ses pois de teire et de fer alignés sur les

rayons. Curieuse, elle passa dans la chambre à coucher. Un
doublo rideau, qui glissait, d'une extrémité du plafond à
1 autre, sur une tringle, divisait ls pièce en deux parties
égales ; chacune avait son lit, une table de toilette, une com-
mode en pitchpin et deux chaises cannées. Déjà,'au-dessus
de son lit, Rouard avait fixé, par des punaises, tout un lot
d'illustrations d'actrices et photographies d'aéroplanes, gia-.
vures grossièrement coloriées ds publications hcbdomai
dnirea, portraits de familles et d'amis, un portrait aussi d*
jeune femme, esses jolie, qui était amoureusement dcdicsi
cée. André, après avoir placé>sur sa commode une mmialura
de M™ Crayan, l'avait retirée, quand Rouard, trèe fier, lui
avait fût les honneurs de ce qu'il appelait sa galerie.

La mère Picquet se répandait en exclamations tout en-
semble sdmiratives et désolées. C'était bien la peine de
l'avoir-engagée ! Elle n'avait ssrvi à rien.. .. Et ces mes-
sieurs avaient srrangé cela tout seuls, et si Lien t Mais U
aurait fallu l'avertir ; elle ne serait pas allée & Abbaville ; aile
les aurait aidés. Des rideaux manquaient aux fenêtres ; eusï
ni-omit d'en confectionner de petits, en mousseline de qqui
leur, comme chez M. Silvien, la propriétaire du château-
Mais ce'qui l'étonnalt le plus, el qu'elle n*secprimalt pu,
c'était de voir, nu Heu de deux oitadins qs/elle avait quUcM
l'svaut-veille, deux ouvriers. Pour Rouord, elle Se doutait
qu'il n'était pas un monsieur ; mais M. André, la nevsu W
M™ Coquerel, le fils de M™ Crayan, quelle étranga ldi« df
se costumer ainsi I Elle tournait autour d'eux, «t la langUt
lui démangeait de les interroger.-

— Vous voudriea bien savoir, dit- Rouard, os que noua
fabriquons la.

— Pour sûr.

— Nous construisons un aéroplane.
■— Un quoi P

— Un» machine a voler.,

— Duns les aire P

— Dans les airs.

— Ah I mon Dieu, mon Dieu, répéin-t-elle.
Et aussitôt elle pensa que, tout a l'heure, libre, elle

porterait dans le viltage c»tte ssasimnta nouvelle : M. Afcl
oonstruihait aveo un Parisien une niachlM à voler.

Eux, cependant, tandis qu'elle vaquait A sa besogne,
tiniialent a travailler.

(A suivre.)
 
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